L’ avenir retrouvé ( Alekos Fassianos), 1980

 Côté soleil ou au-delà, d’abord on ne distingue rien que cet écran déjà franchi, cette cloison de l’apparence, ce qui reste toujours à dire sous le masque d’une parole.

Les tableaux sont les portes, fenêtres qui manquent à ces maisons revenues de tout dont nous sommes l’intérieur. Comme si nous allions plus vite que l’image, comme si nous n’étions qu’un peu de blancheur traversée.

ll n’y a plus ici ni dedans ni dehors, et nos rêves n’ont pas d’étages. L’homme est une clé pour l’espace et nos regards sont franchissables. Comme si nous avions sauté hors de notre ombre.

Le quatrième mur était le bon. Car toute face est son profil, chaque contour une limite. Une ultime séparation. Les reliefs aussi s’élargissent, de l’autre côté de leur miroir. Nous restons un instant le reflet vivant de nous-mêmes.

Et c’est vrai qu`on voit tout, les ombres et le montreur d’ombre, les couleurs franches, renvoyées par des midis violents comme des vérités premières, et dans cette sieste incroyable, on voit l’assiette sur la table avec ses poissons renversés.

Ou dans un rappel idéal ces chevelures héroïques, les écharpes et les fumées qui bougent sans bouger, et sous la lumière jaunâtre d’une ampoule, la gravité de ne rien faire ou le geste de se moucher, le visage après coup de l’éternité quotidienne. l’avenir retrouvé dans les fastes du corps, l’éblouissement olympien de ses miniatures géantes. Il y a dans cet art quelque chose de la chirurgie, quand l’homme aujourd’hui grave au poinçon sur du linoléum son paysage médiéval de gratte-ciels ou d’usines, l’autoportrait d’un nouveau monde ou ce départ lointain d’un paquebot.

Il y a la puissance épique de ces pantalons démodés, corsages, pyjamas flottants, ces cravates qui s’envolent toutes seules, ces vélos rescapés d’on ne sait quel stock d’après-guerre, d’on ne sait quelle époque oubliée qui est pourtant déjà la nôtre.

Hommes et femmes en bleu, comme de lents chevaux surgis du fond des mers, étonnés d’être encore eux-mêmes dans leur vitesse arrêtée, maladroits et naïfs, délivrés de la pesanteur. Projections magiques et vertes, avec leurs silhouettes découpées dans l’identité d’une chambre, ou détachées sur les fenêtres d’un orient massif, à nouveau rouges et exaltés comme les flammes d’un printemps hindou.

ll y a ce qui fait, mais c’est une autre histoire, I’histoire de la nudité, les chapitres après nous d’une mythologie moderne, bruits familiers et simples comme des faits divers qui n’en finissent pas de remonter à la surface des mots.

 Mais cela sans le dire, sans insister,  même s’il est concret jusqu’à peindre l’odeur de la pluie sur une terrasse ou le bois tiède des balcons. Cette chaise de paille, nous avons nous aussi l’impression de la connaître depuis des années.

Car nous sommes à la fois le jour et sa nuit, dans le temps et hors de nous-mêmes, et le peintre ici qui s’efforce à tracer nos limites n’est pas si loin de les écrire. Ce que nous rappelle Alekos FASSIANOS. c’est que le stylo ou le pinceau qu’on perd en courant un jour dans la rue, il y a toujours un poète pour la ramasser.

in Dígraphe n° 24, Flanmaríon, septembre 1980.

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Ronis

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