La peinture n’a pas d’excuse (Bernadette Prédair), 2012

 Notre mémoire est encore rupestre. Cette peinture toujours fraîche sur les parois de l’imaginaire est une façon de se reconnaître dans l’inconnu. C’est une déflagration, une déchirure. On cligne et se frotte les yeux, comme un enfant devant quelqu’un qu`il n’a jamais vu. On découvre des trophées. Portrait de l’artiste en chasseresse avec arc et flèches.

En même temps qu’on se réveille dans une maison dont les pièces et les meubles nous redeviennent familiers. Il s’agit de notre théâtre personnel intime, où il ne se passe rien d’abord parce que la lumière est le personnage principal. On entre dans un tableau de Bernadette PREDAIR comme chez soi, dans l’émotion définitive.

C’est un voyage sans commencement. Plus que d’un réveil, ll faudrait parler d’une naissance. Si l’art est une déclaration de guerre à la mort, il s’agit d’un travail de naissance. Pas de complaisance cadavérique à la mode, la décomposition n’est pas un principe. Même précipitée, la fin arrive trop tard, alors que le monde n’en finit pas de surgir de cette matière à la fois brute et vivante dont il est fait.

La commande est intérieure. Appelons tableau ce que l’artiste est amené à faire sans le fabriquer. Malgré nos efforts pour l’y réduire, un tableau n’est pas un produit de consommation, obligé de s’autodétruire pour se libérer du marché. Mais sans y parvenir jamais, puisque la consommation est un leurre, on n’y détruit que son désir.

Dans ce qu’expose Bernadette Prédair, nous ne sommes pas agressés par la séduction. Le regard retrouve une virginité qui n’a pas de prix. Maîtrise ou valeur ne sont pas les bons points de départ : cette peinture active ne nous installe pas dans le fauteuil d`un spectateur assoupi quelconque. Ici la présence est un geste.

La surprise vient de ce que le modèle, à l’instant d’être le plus tangible, échappe à notre saisie. Elle ouvre grand la fenêtre, fait de l’air sa matière première. Les feuilles s’envolent dans la pénombre éclatante de l’atelier. J ‘imite ce qui n’existe pas, dit-elle. L’intime conviction du peintre suffit à bousculer les références, sans les refouler dans une histoire d’emblée mise au présent. Bernadette Prédair ne croit plus à la décadence qu’eIle s’appuie sur le progrès. Sa liberté permet au temps d’être actuel, même si notre liberté ne vaut qu’en y renonçant pour qu’elle serve à quelque chose, même s’il arrive au travail de lui couper la respiration

Où s’achève un tableau ? c’est un rideau qui se lève sur ce qui n’a pas de nom, sur une mémoire qui comprend l’oubli. Et quand on s’arrête, c’est du réel qui s’en va, décor coulissant d`un drame qui se déroule å l’intérieur de nos yeux. Une scène serait le mot le plus approprié, puisqu’il se réfère à un décor de toile. En grec, raturer se dit éteindre, et c’est vrai que le peintre part de l’obscurité des mots. L’image se définit par ce que leur absence éclaire.

Bemadette PREDAIR désencombre sa toile en la peignant, elle fait de la place pour que nous puissions passer. C’est en cela qu’elle est moderne, dans l’urgence de ce qui se présente comme un désenchevêtrement. Elle oublie les mots pour mieux en retrouver la parole. Cette liturgie instinctive et concertée, elle la repasse au ralenti, garantie l’authenticité pour finir de cette projection particulière sur l’écran qu’elle a sous les yeux, tendu sur son chevalet dans son duel avec le reflet, avec la nuit aveuglante de sa blancheur.

Je me reconnais dans l’inconnu, pourrait-elle dire. Devant cette toile vierge et jamais peinte, elle commence par ne rien voir. Le modèle est à venir. Rien ne préexiste à cette épreuve du dévoilement initial, qui revient à mesurer la profondeur de son anonymat. Car la ressemblance n’est pas le reflet. Son futur est un déjà-là qu’elle découvre en même temps qu’elle le recouvre. Le présent de la peinture n’est pas une image de synthèse qui remplacerait la réalité.

C’est une perspective qu’elle pratique de tout son corps, en ouvrière décidée à révéler les motifs qui la déterminent en même temps qu`à s’en affranchir. Son rôle consiste à traverser ce qu’elle montre. Importe plus vers quoi ça va qu`à partir d`où, l’image étant là pour inscrire ce qu’on voit dans ce qu’on a vu. Elle n’a pas à nous l’expliquer, mais à prendre position. C’est le double sens du mot résolution. Cet art serait une énigme qui n’a pas besoin de clé pour se résoudre, car il contient plus de réponses que les questions.

ll restitue leur totalité à ceux qui, dans le réel, ne peuvent que la perdre. Bernadette PREDAIR oriente l’irréversibilité de son regard vers ce qu’il a d’impossible à partager, Ces feux éteints qui brûlent toujours sont des haltes sauvages sur une piste oubliée qui rétablirait l’origine sans avoir à y retourner. Nous sommes dans la légende. Pas besoin de provocation pour en souligner le sens. C’est nous qui rejoignons l’insaisissable en nous laissant saisir par lui. Son pressentiment nous conduit.

C’est cela d’abord, une exposition. Une sortie en pleine lumière. Dans une clairière, on ne perçoit de la lumière que ce qui l’arrête. Son noir éblouit. Les couleurs sont des vitesses, les ombres une lenteur. Les arrêts permettent de suivre. Mais loin de nous placer devant leur fait accompli, ces tableaux sont une seule mise à jour, où l’artiste engendre ce dont elle est issue. C’est une œuvre de femme. Nous nous y heurtons à nos gestes, à notre pesanteur, nous y arrachons avec elle aux entrailles de la lumière.

On dirait que nous retournons de l’existence à la vie. Accrocher se souvient. Carrés, cercles, triangles. Un rouge interrompt son élan, tel gris retrouve un rythme pour enjamber une tache ou l’élargir. Ce vert entend marquer une pause ou masquer un vertige. Ce qu’une ombre accentue, un éclair le dénoue, dans cette partition muette où Bernadette PREDAlR délimiterait les contours d’une géométrie interdite. ll y a du brûlant, du pali, du froissé. Tout un texte invisible articule ses voyelles renversées. C’est une dictée multilinéaire d’un intérieur qui est dehors.

S’il n’existe pas d’imaginaire indépendant de la langue dans laquelle on l’interprète, en voilà une. Mais ici la véracité l’emporte sur la vérité. Pots, crayons ou chiffons. Tout l’attirail du maquillage. La matière est un subterfuge pour suggérer ce qui lui manque. Mes désirs sont ses désordres, dirait-elle de son atelier. On s’y retrouve toujours. C’est une route qui s’invente å mesure qu’eIle se fraie, dans un voyage sans retour et sans nostalgie. On ne peint pour personne, sinon pour chacun en particulier. Exposer n’est pas une rétrospective, mais une mémoire qui va toujours de l’avant.

Cela suppose un deuil de soi. En termes d’énergie, Bernadette PREDAlR atteindrait sa plénitude dans la division. L’oblique va droit au but, un blanc vient souligner ce qu’effacer prolonge. Sur une toile, le contournement ne ment pas. S`il n’y a pas de règle fixe, c’est qu’il n’existe pas de loi juste. Ce qui manque est la preuve d`une résolution des contraires. Elle dénonce la parole pour que la parole tienne parole, mais l’image continue de représenter ce à quoi elle renonce. Elle fait l’unité de l’œuvre sous l’échange obligé des identités.

C’est une solitude plurielle, qui ne s’encombre pas des profils de carrière, ou de la gestion masculine de la rivalité. Une femme n’a pas son pareil pour être sans concurrence, pour retrouver une assurance dans l’incertitude, en refusant de courir après une priorité impossible. Accepter n’est pas se soumettre, et quand le multiple échappe à la division, c’est qu’on est dans le symbole, c`est-å-dire dans un tout déjà compris dans sa fraction.

C’est ce que Bernadette PREDAlR a d’irréductible, par où son art se libère de sa propre maîtrise, pour démasquer le réel en sauvant les apparences. Ce qu’Aristote appelait mentir juste ce qu’il faut. La peinture n’a pas d’excuse ni à demander pardon au public, qui le prendrait pour une insulte. La manière est simple et directe. Chaque tableau est sa table des matières. Tout y est, mais l’objet n’est pas ce qu’on y voit. La question n’étant pas de savoir à quoi ça ressemble, mais ce que c’est, car c’est le regard qui est le vrai sujet du tableau.

Cela suppose d’admettre ce qui n’a pas sa place jusque dans l’œil contemporain. Des trompe-l’œil, il y en a jusque dans l’œil lui-même. La peinture est une façon de penser. Ceux qui peignent ne se contentent pas de les appliquer, ils travaillent à changer les règles du jeu, ce qui ne fait pas forcément l’affaire de tout le monde, en tout cas de ce monde qui fait des affaires.

Tel est le chemin suivi sans faiblir par Bernadette PREDAIR, sur cette ligne de crête où le regard va plus vite que l’image. Sa retenue dans l’élan reste en équilibre sur les deux versants de son interprétation, de sorte que ce qui est montré reste secret après avoir été dévoilé. Qu’est-ce qu’un tableau ? un cri sans l’entendre. Un appel de I’autre côté de voir, là où l’image rejoint le mot.

Car le monde, nous le voyons å travers les yeux de celui qui l’a créé, disait un vieux penseur d`Alexandrie, mais comme nous n’en sommes pas les auteurs, cela reste flou. Je n`ai pas été beaucoup plus clair. À nous de devenir en tout cas les acteurs et les réalisateurs de ce qui nous arrive, si la peinture est l’envers des miroirs que nous n’avons pas encore inventés.

in catalogue de l’exposition Bernadette PREDAIR à la galerie POLAR, Bruxelles, 2012.