C’est surement cela la peinture (Christos Kyriazis), 2011

L’infini n’a pas de mots, le réel pas d’image. Les objets nous voient sans nous regarder. Il arrive au poète de noter quelque chose dans l’obscurité du sommeil, au peintre de se relever la nuit pour aller voir ce qu’il y a dans son tableau que lui-même ne voit pas encore. Combien de fois faut-il entrer ainsi dans l’œuvre en cours. non pas pour se l’approprier avant les autres, même pas pour la comprendre, puisque c’est à la peinture de nous comprendre.

ll s’agit de l’achever, pour pouvoir se libérer de la technique. La signature est ce qu’iI y a de plus immédiatement reconnaissable dans un tableau, en même temps qu’elle est quelque chose qui n’a pas de nom. Le travail ne s’accomplit que dans l’œil du spectateur, quand son regard cesse d’errer pour discerner ce par quoi il est saisi. Les tableaux sont des fenêtres ouvertes sur un espace qui n’est plus dedans ni dehors.

C’est ce qu’on voit, qu’on entend presque se répercuter sur le mur bleu de l’horizon grec, cette mise en rapport directe entre les éléments. Une sonorité venue déchirer la loi du silence, un cri rendu visible par l’excès de lumière, dans ce pays où chaque montagne est un théâtre, la moindre souche d’olivier une tragédie légendaire. Même les pierres y sont sculptées par les famines et par les guerres, usées par le pèlerinage des touristes.

D’où ces stèles tutélaires, ces blocs de mémoire brute encore en fusion, leur intouchable proximité. Ce sont les vitraux intérieurs de Christos KYRIAZIS. On ne se demande pas qui le peintre entend évoquer dans sa fresque. Ils sont animés d’une présence qui leur est propre. Il s’agit d’une mémoire en marche. Car l’autel de l’histoire ruisselle encore du sang des interprétations. ll s’agit de témoigner sans parti pris, sans se laisser écraser par le poids de la tradition.

C’est une illusion de croire qu’un tableau est immobile. C’est un geste à l’état pur. Rien de naïf ou de magique dans ces archétypes trop humains pour être des idoles. Dans son travail, le peintre n’obéit qu’à la hiérarchie du cœur. Ici l’inconnu n’est plus anonyme. ll s’intègre dans une configuration nouvelle du sacré. Sans résignation ni révolte, l’individu s’inscrit dans cette masse dont il est issu, à la fois protectrice et figée dans son imploration muette.

ll s’agit de la stèle des oubliés. Héros malgré eux, émigrés ou martyrs sans palmes. Nos doigts sont leurs yeux, nos ombres leurs voix. ll ne sont rien sans cette protestation d’innocence. Ils ne seraient vivants que d’être deux fois morts, si mourir était cette recomposition de la matière, cette entrée dans un autre temps qui serait celui de la peinture, dans ce qu’on devrait appeler une poursuite de la vie par d’autres moyens.

Ce temps-là est donc bien le nôtre, mais surtout ces corps tant ou trop aimés, aussi déchus soient-ils ou faillis, n’ont rien perdu de leur présence à travers leur disparition. Si leur vie se présente comme une accélération de la matière, elle ne ferait ici que se prolonger en changeant, à travers lignes et couleurs, d’échelle de corporalité. Ce qu’on peut discerner, dans le prisme inspiré de Christos KYRIAZIS, sous I’invisible écran de ce théâtre d’ombres, c’est que la marche du destin ne s’achève pas avec nous.

Sa transfiguration sous la main du peintre est I’œuvre d’une destinée collective. Comme si notre vie en contenait une autre, dont nous étions aujourd’hui, pris dans le bruit et le nombre, la matière première. C’est aussi une marche contre le destin, parce qu’il est aveugle. Une marche déjà commencée sous nos yeux incrédules, pour se libérer du hasard, sur lequel se resserre le regard du peintre pour en déjouer la nécessité.

Il ne s’agit pas d’un simple jeu de contrastes ou de lumières, mais de donner corps à l’espoir. Les personnages de ce récit sans parole n’ont pas d’explication à donner. Ils sont à eux seuls toute l’histoire. Leur immobilité ne les empêche pas d’avancer. Ils ne se contentent pas d’attendre, mais refusent la fatalité. Ils franchissent les frontières de la raison sans craindre désir ni regret, sans exclure angoisse ou pitié.

Ce monde intermédiaire n’est pas celui du jugement. L’instinct seul les dirige à travers vitesse et volume, entre transparence et secret. Ils n’ont pas à justifier ce qu’ils montrent. Ils ne redressent aucun ton et n’allègent en rien notre peine, puisqu’ils n’ont rien à pardonner. On ne pardonne que l’injustice infligée, subie. Ce n’est pas ce qu’on attend de l’art.

Peindre n’a pas force de loi, parce que le simple geste d’unir ou de séparer quoi que ce soit sur une toile est au-delà du réparable ou de l’interdit. C’est un autre temps dans le temps, où les exclus sont des précurseurs, les bourreaux sont aussi victimes, les déficits font la richesse. Seul l’oubli n’a plus de remède, et sans doute faut-il une certaine audace pour remettre à jour, comme une certitude, l’antiquité de ce mystère ici célébré pour invoquer le retour des exilés.

Mais ce n’est pas à un Grec qu’il faut répéter que le contraire de l’injustice, c’est la tragédie, qu’un théâtre est fait pour retrouver, ensemble, l’unité dans la solitude. ll s’agit de retrouver l’équilibre dans le séisme et l’élan dans la chute, en même temps que les acteurs de ce drame n’auraient qu’une voix sous cent masques. Ils n’ont même pas besoin de parler.

Ils incarnent leur parole. Ils la représentent. De même la peinture de Christos KYRJAZIS incarne-t-elle leur part d’énigme irréductible. L’image représente l’autre côte de la parole. Elle est le lieu d’un second partage, d’une mise en commun des corps, au-delà de l’injustice et des inégalités, comme si |’on pouvait toucher l’imaginaire, ou qu’ils étaient l’imaginaire en personne, comme si leur âme, qui se voulait immortelle, était justement cette forme-là qu’ils ont prise.

C’est pour cela qu’ils font semblant d’être ailleurs, attentifs à notre regard, groupes sur l’autre rive où ils en viennent à fondre toutes leurs attitudes en une seule, en ne gardant que ce que nous avons d’irremplaçable au cœur du changement. C’est en cela qu’i|s sont présents, plus vrais que le réel, serrés dans leur iconostase entre l’avenir et jamais, comme des prisonniers derrière une vitre attendant qu’on vienne les voir, et pourtant déjà libres, c’est sûrement cela, la peinture : à leur tour plus vivants d’avoir quelques instants retenu sur eux notre propre visage.

in Catalogue de l’exposition Christos Kyriazis à la galerie Art zone 12, Athènes. mai/ juin 2011.

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