Journal de marche d’un spectateur immobile (François Garnier), 1983

C’est une erreur de croire qu’à marcher le regard au sol – manie d’explorateur – on n’ait aucune idée de l’espace et du ciel. C’est aussi vrai du regard promené sur le mur ou, semaine après semaine, sur l’horizon d’une table.

lci rien n’appartient plus à personne et l’image, dans son mouvement de protestation immobile, est susceptible en même temps d’ouvrir et de fermer le procès trop vite ajourné des choses vues.

Silhouette rattrapées un jour ou l’autre, on ne sait où. Vestiges vertigineux d’un autre monde qui est le nôtre. Preuves presque oubliées, aperçues au passage ou même en s’arrêtant, pour mieux les voir ou les choisir.

La recherche, en tout cas dans ce territoire ici qui nous occupe, qui nous occupe d’abord plus que nous l’occupons, cette recherche consiste à regarder machinalement par terre, à regarder de plus près, en pensée, sans bouger, cette carte agrandie du sol où nous marchons.

Et tout est bon : crayons, feuilles et même les mains, le bras dirait-on jusqu’au coude. pour cette entrée en matière. Oui, le corps tout entier se retrouve impliqué, engage dans ce voyage à la fois parallèle et oblique où la justesse de l’œil se fait en se traçant justice.

Dans cette quête surhumaine où les simples objets sont des événements, et des événements marquants, où les cailloux sont les miroirs. l’élément manquant soudain d’un impossible puzzle. Ces témoignages à l’état pur, comment les faire passer sur un autre plan maintenant – au bout de quel reversement double ou triple des termes ? Comme s`il s’agissait, arrêtés par ce carré blanc d’une feuille, d’entrer vivants de l’autre côté de nous-mêmes, de nous libérer d’un dehors où nous sommes maintenus de force.

Et cette résurrection s’opère sans parole. Les mots, les images se sont tus. Les couleurs absentes, assourdissantes. Elles viennent s’inscrire à l’envers et ne nous reparlent que traduites. Dans une inactualité brûlante. Comme dans la parole écrite. Ici chaque côté des choses se longe comme un précipice. Les angles tuent. Les courbes étouffent. Et ce qui a lieu se passe à la vitesse de la lumière.

Au bout de quel renversement des tenues, et des tendances ! Car tout a bien eu lieu déjà. Ce no man ‘s land n’est que frontières. Ne restent que les signes extérieurs d’existence. Dans cette échelle de valeurs muettes, seules les épaves continuent à se dresser sur l’étendue plate de nos rêves et lancent des signaux pour l’éveil, comme ces portes aveuglantes sur le linceul bleu de la mer, illuminées de l’intérieur où viendrait frapper quelque chose de plus fort que son propre silence.

L’oubli structure la mémoire. Le profil se meut sur plan fixe. Quelque chose bien sûr comme un cri proféré par chaque orifice, comme le son refermé sur nous de chaque origine. Archéologie de toujours, archéologie politique !

Parenthèse: il s’agit bien d’une lutte, il s’agit bien d’une carte et il s’agit bien d’un voyage. Le rêve pour commencer qu’en cinéastes de nos évidences, nous faisons constamment du lieu qui nous entoure, nous le projetons en permanence sur grand écran secret. il s’appuie par nécessité sur des points de repère écrits ou dessinés, dûment sélectionnés, appliqués à grande échelle. ll obéit ou en tout cas répond à un projet, et ce projet a été représenté sur une feuille de papier. La perspective un beau jour inventés par les républiques marchandes finit per exister dans les faits, et par nous fabriquer vraiment une vie quotidienne.

De sorte que la plus grande des surproductions de tous les temps, c’est le réel, et l’atelier évidemment un espace mental où créer consisterait à reprendre systématiquement cet échange multigraphique entre le modèle et ses innombrables répliques, à le renouveler en son âme & conscience en le théâtralisant jusqu’à la rupture, s’il le faut – puisque même dans la nature prétendue la plus vierge. celle où ne s’inverserait jamais le flux rouge et régulateur des mots et des images, celle à qui aucun sang ne retomberait jamais sur la tête, on retrouve oriente pour nous, pour ainsi dire d’avance, cet univers aplati à trois ou même quatre dimensions dans lequel nous évoluons, et perpétuée, j’allais dire perpétrée par et pour nous son histoire écrite.

Poser le crayon sur la feuille, c’est déjà revenir à la case départ, désigner un point de départ, et par conséquent le point de fuite par où presque tout nous échappe, marquer le point critique par où la recommencer de plus loin, cette histoire, pour en retracer les étapes.

Le crayon sur la feuille, c’est en même temps le poser contre ce mur entre nous et le vide. Dessiner, c’est se souvenir, essayer de se souvenir à temps de ce qui dépasse et qui manque aux hommes pour se comprendre. Cela part de n’importe quoi, mais peut aboutir quelque part. Je pense à ce qui se ramasse un peu partout sans bien savoir à quoi ça peut servir, à moins de trouver à quoi doit servir ce dont on ne sait pas quoi faire. On imagine le tableau d’ici.

Parenthèse encore: il existe une internationale aujourd’hui de ces collectionneurs d’objets d’art perdus sans même les voir, abandonnés sur les trottoirs, dans le sable à construire, et jusque sur les plages qui sont bien entendu aussi des trottoirs. Non pas tellement nobles rebuts de la culture industrielle qu’arbitraire coups de dés d’un hasard d’autant plus émouvant qu’il n’existe pas, sauf pour ceux qui, le trouvant, le démasquent et le déjouent.

Fétiches dépareillés a travers quoi rêver la réconciliation des contraires: non pas suivant une optique divinatoire ou néo-totémique ou brute qui préparerait une revanche bien aléatoire contre le vent de l’histoire et ses sens interdits toujours et ses girouettes désaxées, à base de culs-de-lampe, de bouteilles calcinées, semelles, fourchettes martyrisées, retournées contre la toute-puissance du modèle.

Mais art sciemment involontaire qu’on dirait ici celui de la défiguration lyrique du réel par le temps, le sel ou la poussière. Pour même dans l’adversité retrouver l’autre face de son propre visage: tous les déportés dans les îles se sont refaits une liberté semblable à partir de cartons, de racines, de bouts de ficelle et de caillasse. Bijoutiers-ferrailleurs de cet imaginaire qui n’a pas le droit à la parole ou qui la reconquiert maintenant sur lui-même. Chiffonniers malgré eux de terrains d’abord vagues, comme la vision en train de se régler pour déchiffrer partout les lettres illisibles, les syllabes éparses d’une loi non-écrite qui résume leur raison d’être. Comme s’il n’y avait qu’à se baisser, dans ce qu’on nomme exprès le désert culturel, pour prendre et mériter le pouvoir des choses.

C’est cela que je lis dans les Galets de François GARNIER. Portraits. autoportraits brisés de pierres anonymes. Une sortie du reflet. ll ne s’agit pas de plaquer de manière grossièrement prophétique des figures déjà connues sur celles qu’on croit décrypter, de vouloir retrouver sur elles une emblématique toute faite ou qu’on croit perdue, mais de rapprocher les uns des autres, de systématiser à leur tour ces graffitis naturels, ces écussons héraldiques d’un nouveau genre que sont à leur façon les os, les racines et pierres.

Bribes d’accidents. Paysage intérieur d’une pomme. Arrondis déjà des brisures. Mosaïque imaginaire d’un crapaud écrasé dans le bitume. Objets témoins restés d’expéditions lointaines, comme d’explorer avec méthode dans un lent tête-à-tête avec les choses, les entrailles sacrifiées du temps.

Nous sommes loin du fétichisme néo-archaïque. Dans la vie, celle de tous les jours, ces scènes réputées magnifiques,mettent souvent aux prises deux personnes. Il arrive qu’on appelle cela l’amour.

Car on touche le fond sous la carapace ou le masque, sous le front qui casque une pensée, sous l’armure. Rassemblés au pied des falaises, les Galets de François GARNIER sont une façon pour lui d’exorciser un suicide auquel ils font référence et dont il a été témoin. C’est pourquoi l’océan nous parle de l’empreinte d’un visage extérieur et terrible – bien entendu qu’il nous ressemble! La pierre est sa mémoire. La vie ce tombeau ouvert.

Verger de têtes ! Monstruosités fraternelles dont les yeux contemplent a travers nous les métamorphoses du vide, comme des cyclopes incompris, des enfants morts de faim, étonnants martyrs dont on ne sait s’ils pleurent, s’il veillent ou s’il dorment avec leurs visages tuméfiés, déportés dans quelque incroyable direction. Le regard cerné d’on ne sait quel impossible souvenir. Que peuvent-ils bien nous dire et qu’ont-ils à nous raconter, sinon que l’art jamais n’est une relation facile !

Post-scriptum :

Nulle issue dans la nuit éblouissante des miroirs: la page blanche est ce bloc de pierre, où chacun écrit sa réponse et se quitte sans même la lire. Il faut à cet instant aller plus vite que soi-même. Il faut pour se rejoindre oublier son nom. C ‘est comme cela que je lis ces Galets, qui ont leurs deux faces dans une seule. Mettre la feuille à l’envers, c’est sauter dans le vide, c’est prendre l’immobilité de vitesse. Fixer quelque pluie torrentielle qui monte en nous des profondeurs pendant qu’il en est temps, et que tous les reflets continuent de courir.

Comme si leur dessinateur était ce justicier qui devait devancer l’image usurpatrice au moment très précis de sa formation numérique ou de l’apparition des couleurs, pour la prendre sur le fait. Un chirurgien qui devrait libérer le temps intérieur accumulé, déformé par l’injustice de la matière.

Créer? Le mot ne s’entend plus guère que dans le sens publicitaire. Mais le geste s’enhardit puisqu’il s`accuse lui- même, se démarque aussitôt de sa fatalité. Une reconstitution comme on les imagine, où seraient réunies les pièces à conviction, et reprises les scènes clé d’un drame étrange et lancinant.

Un tableau ? mais qui s’élance comme une douleur avec ses inflexions assourdies, ses automatismes retournés ou ralentis, ses tracés raccourcis, ses traits reculés qui s’enfoncent, les sillons d’un labour auquel il arrive de cesser net.

Quelque chose de frontal, aussi. Un cadre établi d’où l’intérieur, jusqu’à l’effacer, ressort sous la pression du pouce énorme de l’espace tout entier. Cela s’écrase en surface, à son tour cela se planifie. Ou bien serait-ce le dedans, dans sa course au dehors, qui vient s’écraser à l’envers, se désécraser, surgir, jusqu’à traverser la cible de son apparence.

La matière déborde en idéogrammes improvisés, symboles retrouvés de son inépuisable richesse. Elle ne peut que se vider comme un fruit de ses pépins, comme un sac de ses billes ! Elle ne peut que réapparaître à la fois, dirait-on, des deux côtés des choses, ou des deux côtés de la peau.

Ce serait cela, l’écriture, les barreaux brisés de l’écriture. L’univers à grand-peine contenu d’un simple crâne, pauvre caillou, que l’échappée radieuse au loin du paysage , cette trouée générale où volent des mouettes , effrite, abrège, creuse comme la mer et disperse impitoyablement comme l’écume, cet univers du rêve est finalement contraint de libérer ses victimes l’une après l’autre : entonnoir de la naissance par où coule une avalanche de signes qui sont leur sang. Après quoi le ciel est bleu.

Dernière parenthèse : j’ai déjà dit que le peintre ici procède à la reconstitution scrupuleuse d’un crime qu’il n’a pas commis. ll prend la place du disparu en se prenant pour l’assassin, en même temps que celle du survivant que nous sommes tous.

Et donc, la mort ne peut pas l’arrêter avant qu’il en ait fini avec elle. Après, après seulement, il pourra toujours aller se constituer prisonnier. On a l’éternité pour ça.

in Catalogue de l’exposition: les Galets de François Garnier,

Ville de Saint-Ouen, 1983.

←Ronis

Niemeyer

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