La traversée des apparences (Hervé Bourdin), 1992

ll ne s’agit pas d’être l’esclave d’une théorie. Supposons que l’univers existe réellement, mais que le monde ne soit pas assez grand pour le contenir. Le monde, ou ce que nous appelons comme ça lorsque notre bouche est pleine de mot et que nous n’avons pas encore appris à nous taire, ll était une fois, dit Hervé BOURDIN avec cette voix à lui sans parole, une histoire qui n’était pas une histoire. C’est-à-dire une vérité impossible à enfermer dans un récit qui ne soit, par définition, muet. ll est impossible de vivre sans accepter de se perdre. C’est ce voyage-là qu’i| s’agit de raconter. Comme un bateau qui pénètre les lèvres de l’abîme, et sous sa mince peau de cuivre. qui se sait voué à la disparition. Comme des mâts dressés au-dessus de tous les naufrages, en témoins taciturnes de leur vieil au-delà. L’hypothèse est très plausible. Supposons en effet que, sur une page, les mots soient en chute libre, ou que sur l’équation délavée des murs, le silence soit égal au temps tout entier. La solitude elle-même est cette équivalence entre le dedans et le dehors. Le geste du partage s’éternise dans ce qu’il a de plus oubliable, de plus facile à effacer. Dans la peinture, le corps devient signe, l’espace s’agrandit. La moindre ligne est ce fil conducteur qui, sans nous diviser, se dédouble. C’est en cela que nous atteint Hervé BOURDIN. Son dessin s’évanouit sans laisser de trace, son déroulement nous est donné d’avance. Mais en renonçant à être tangible, le projet acquiert une dimension nouvelle de jeunesse. Ce fil lancé sur le vide nous procure, à nous qui n’en finissons pas de sortir de la nuit de la mémoire, cette étrange et si brève liberté qu’on peut éprouver au fond d’un couloir ou d’une galerie souterraine, quand on ne peut plus reculer et que les parois s’humanisent, se recouvrent de marques presque reconnaissables, d’inscriptions familières qui, le temps de les lire, sont à la fois leur avant et leur après. Plus loin que l’étonnement ou que la peur, au-delà de l’insécurité primitive. s’ouvre devant nous un champ d’allégresse froide et conjuratoire, où les visages sont des lettres indéchiffrables, et des sortes de fusées constituent leur propre cible. L’obstacle rencontré se convertit en support où des drapeaux, on dirait, font signe aux silhouettes encore à venir. Au lieu d’accumuler les preuves de son passage, Hervé BOURDIN les dépense, met en mouvement, et donc en œuvre, avions, petits bonshommes et autres graffitis, tout un alphabet de symboles retirés de la boue originelle, nettoyés de leur sens et de la pesanteur, remplacés s’il le faut par des pointillés et encoches, qui jalonnent un parcours secret dans sa gravitation murale.Mais il ne revient pas sur ses pas. ll s`agit de sortir une bonne fois de la prison de l’imaginaire,de cette crypte terreuse et brûlée, sombre cave éclairée par les coups et les cicatrices. Un moment, l’égaré croit y voir toute sorte de plans et figures, insectes, cheminées ou pirogues, et peu importe l’erreur qui délivre de l’habitude, puisque la logique est la somme exacte de tous nos fantasmes. Ou bien Hervé BOURDIN est-il aux commandes, et le tableau fonctionne comme un simulateur de vol. L’aperçu n’est que proposé, puisqu’au ciel aussi, les étoiles sont en retard, les trajectoires déviées. Notre oeil est traversé de lueurs vraies ou fausses, tout cela qui s’invente dans le cadre provisoire d’une fenêtre où l`on ne sait pas qui regarde qui, mais où l`aléatoire, c’est-à-dire l’arbitraire de la destinée, devient un calcul achevé, assumé. Telle est |`opération de peindre. Penser est ce miroir mobile qui se réfléchirait lui-même, ou qui s`exerce à traverser l’aveuglement de son propre regard. De reflet en reflet, peindre est cette écriture en amont de l’écriture et de ses modèles, un langage décalé du langage et qui ne se satisfait d’aucune évidence, mais qui tente de régler, dans son franchissement de l’image, une mécanique de précision pour cerner l’indéfinissable, pour contourner sans la fausser une énigme splendide autant qu’insupportable. ll n’y a rien à expliquer sur le papier millimètre de nos rêves, mais à tenter de regagner cette continuité disparue et montrée pour telle, à prendre de vitesse la complaisance ingrate de la lecture, sa servilité séculaire. Voir est cette traversée voulue des apparences. dont la parole serait l’échec. Un récit obstine qu`aucun détail n’arrête, comme dans les terrains vagues ces schémas dits hâtifs au plâtre ou au charbon. Hervé BOURDIN va droit au but, même si le réel ainsi actualisé traduit parfois, a nos dépens, une drôle de trivialité. Il y a du sacré dans l’obscurité première de ce travail, dans ce remuement propice, et certain courage ancestral à revendiquer aujourd’hui l’anonymat de l’oreille ou de la langue, a n’apposer la signature du peintre qu’à cet endroit où parler de soi empêche l’art aussi bien que la vie. Assez du bavardage sécuritaire des vieilles planches. Lames, taches et déchirures. Les plafonds sont d’abord des cartes, les affiches des archipels. Sous les doigts insaisissables du désir, d’autres chemins se font lisibles, tout redevient simultané. Le message dans la bouteille, c’est autant le message que la bouteille, le mur lui-même que l’étagère, ll n’exige pas d’être entendu, comme il ne peut être confisqué. Cela n`a rien du matraquage publicitaire, optimiste et obligatoire. qui nous élimine sous couvert de se rendre utile. Le peintre est au contraire celui qui, resté sous nos yeux, nous indique le sens en train de changer de sens. Il nous retire, en nous l’offrant, une matière en train d’exorciser sa nécessaire aliénation marchande. Mais il nous livre ses points de repère. ll n’y a pas de trésor au bout de cette course, que le terrain qu’elle recouvre avec ses zones de lumière et sa marge d’ombre. Mais c’est tout le contraire de la prestidigitation. C’est cela que nous dit Herve BOURDIN. Le tableau n’est pas une réponse, ou bien est-il simplement la réponse à des questions qu’il ne nous est jamais donné de poser. ll nous met en présence de ce qui n’est pas là, nous montre un inconnu de tous connu. Sans fin remodelé dans l’espoir avoué d’une nudité plus intense, l’œuvre se porte à ses limites. C’est peu dire qu’elle cherche son terme. À chaque soustraction des preuves, l’artiste ferme la porte où viendrait cogner une vague absente. C’est plus que du renoncement. Ce n’est pas loin d’un sacrifice. Mais quelque chose tâtonne dans l’inimité retrouvée de la couleur. Comme si nous touchions notre propre peau de |’intérieur. Quelque chose reste en suspens dans la gorge où le son roule et chemine comme une source de parole qui serait elle-même la soif.

in Catalogue des Acryliques sur toile d’Hervé Bourdin.

Ville du Blanc-Mesnil, janvier 1992.

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