L’ autre coté de voir (Seize artistes à Jeumont-Schneider), 1990

Tu n’as pas à te rappeler, tu es toi-même cette peur de l’empreinte qui règne à travers villes, époques, comme des cicatrices sur le sol, l’ombre du bâtiment sur le périphérique. Tu n’as pas à te justifier, puisque la table rase fait partie de l’héritage, et ce n’est pas toi qui déverses ces mille litres d’eau de lessivage, qui entends ces grondements d’autoroutes souterraines et de surface dans la grisaille sur-illuminée d’une fin d’après-midi ordinaire.

Tu ne reconnais pas ce carrefour anonyme des métamorphoses, tubes et cartons. plastiques, dont on forçait les portes et triait les gravats. mais à regarder bondir les chiens dans les allées, tu le sais bien, le temps n’est aucunement l’avenir ou le passe.

Et si l’odeur du sol appartient à tous, elle indique un espace où dire annule l’horizon croisé des vitesses, le vide ouvre un théâtre dans chaque mot qu’il dénonce, avec trames, enfilades, un ciel voûté d’absence, était plus nue désaffectée pour mieux montrer que même le bruit est une matière respirable.

Cela fait longtemps que le regard est ainsi l’image de l’air, qui tremble autour d’un feu d’ordures et de profils à contre-corps, papiers. câbles électriques et poutres, comment les feuilles mortes font-elles pour entrer dans les couloirs, ou les fleurs dans les bacs multipliées par la pluie.

Plus loin faisaient sauter les souches d’arbre à la dynamite et les murs étaient ton désir, tu enjambes l’emplacement tordu des vélos. évoques silos. pylônes et châteaux d’eau plus hauts que des églises où la lune est l’aurore de jamais, idéogramme intact au milieu d’une phrase. roulent au bord du monde comme une prophétie.

Imaginaire, ô ce pays qui est le tien, puisque l’autre côté de voir n’est pas ailleurs, voici que tu retiens les aboiements étouffés dans cette gare d’un escalier mécanique, que tu marches dans des rues où les reflets sont des mines et l’aube est sans retour, sinon cet incendie des lignes, bref écho dans la boue des pas plus rapides que la vie et que l`écriture de la vie.

Tu n’as pas à te rappeler, mais le monde où tu es ne surgit pas de l’horizon, il attend d’apparaître de l’intérieur des chantiers comme les mots qui sont déjà sur la page, plus réels que leur obscurité au même, disparus le temps de les lire, qui contiennent des couleurs, délivrés de toute évidence, d’autres mots déclenchés par leur propre silence.

C’est cela que tu crois saisir, un soleil de sortie d’usine et sa forêt d’échafaudages, ou même des flaques de ciel où les nuages avancent sans but, mais tu as beau t’y laver les mains avant de franchir les grilles, secouer machinalement déjà la poussière de tes chaussures, tu es le geste que tu vas faire et non celui qui travaille à l’achèvement du paysage.

in Catalogue de l’exposition « La Plaine renaît » : seize artistes à l’usine Jeumont-Schneider, Saint-Denis, 1990

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