Le grand soir (Robert Doisneau), 2012/2016

Les photographes n’étaient les propriétaires de rien, mais Robert Doisneau soutenait que rien n’est perdu d’avance, et nous étions tombés d’accord que ça ne marchait pas tout seul. Le hasard n’est pas le déclencheur, le reportage n’était qu’un prétexte. Je suis un faux témoin, soulignait-il d’un air narquois. Mais est-ce que tu peux me refaire les élingues ? Comme ça, tu as l’air d’un chef d’orchestre !

Nous déjeunions à la sauvette dans un des cafés de Saint-Ouen, près de la grande usine de métallurgie lourde où j’étais censé pénétrer partout, apporter un autre regard, comme le voulait le comité d’entreprise. On souhaitait me voir pratiquer une ouverture dans un milieu clos. Mais quel témoin pour quelle neutralité ? Je ne voyais pas comment m’en sortir.

Robert Doisneau me faisait en deux mots comprendre que ce malaise était le vrai sujet de mon livre. Que pouvait bien faire un poète à l’usine ?  Ce vieil habitué des réalités allait d’un coup d’œil renverser la situation, en remarquant que c’était toujours comme ça. Quoi ? L’incommunicable. Car il n’en faisait qu’à sa tête. Il lui suffisait de passer distraitement, mais en sachant se fondre dans ce que l’instant recélait d’absolu. Un déclic faisait de lui l’homme de la situation. La photographie était cet instantané à révélation lente, un art de se faufiler entre l’ombre et la lumière pour mieux suggérer la couleur par le geste.

C’est pourquoi ce matin-là, dans le gigantesque hangar où avançait le pont roulant, je lui décrivais le balancement des élingues en train d’élever dans les airs un transformateur électrique à destination de la Chine. J’étais en résidence depuis plus d’un an dans les lieux, c’est-à- dire que je venais tous les jours arpenter les coins et recoins, affronter les bruits, les rangées d’établis, la routine. Après lui avoir fait signer quelques livres, le syndicat avait jugé bon de ne pas l’inviter, une réunion soudaine nous avait laissés seuls au pied des locaux.

L’usine était un ancien champ de courses désaffecté, et c’est là, au pied du mur d’enceinte auquel s’adossaient les tribunes, qu’on prenait autrefois les paris, mais Robert Doisneau n’était pas du tout surpris. C’était si peu un reportage qu’il m’entraîne d’abord à Photocinéstock, pour y faire des achats.Un poète à l’usine, répétait-il en me regardant, comme si je lui rappelais quelque chose.

Nous avions fait connaissance quelques années plus tôt dans un train qui nous emportait vers Le Havre, où nous appelait un travail que nous devions faire sur cette ville reconstruite aussi vite qu’elle avait disparu, mais je ne comprends toujours pas ce que mes compagnons de voyage avaient pu trouver de si intéressant dans ce qu’ils m’avaient fait raconter.

Nous avions juste eu le temps de respirer l’air du large. L’océan était égal à lui-même. Robert Doisneau m’avait dit au retour qu’il était très content de son excursion, mais qu’il ne lui restait plus qu’à revenir faire les photos. J’étais désolé du contretemps, il ne s’en plaignait pas du tout, mais il préférait être seul pour faire le portrait des conteneurs alignés sur d’interminables quais.

C’était un homme disponible, souriant sans avoir à sourire, et populaire sans populisme. Nous étions obligés d’appeler ville ce qui avait pris la place des ruines, mais son respect allait plus loin que les personnes ou la crête des immeubles disparus, au-delà de l’horizon d’une photo.

Je n’ai rien vu, me disait-il, je ne cherche pas à comprendre. C’est de cette façon qu’il pouvait renverser la perspective et servir de déclencheur. L’impasse où nous sommes est le point de départ.Il n’y avait pas de rendez-vous manqué, pas plus au Havre qu’à Saint-Ouen, puisque c’est en nous qu’il a lieu.

On commencerait les prises de vue ici même dans l’après-midi, puisqu’il le fallait, malgré ma réticence à servir de sujet dans ce que je vivais comme un «grand soir» où résoudre des contradictions qui ne pouvaient qu’être communes, ou comme une rencontre dont j’imaginais être l’instrument.

L’espace avait gardé quelque chose de virtuel, du fait du contraste étonnant entre les impératifs de production et l’insurmontable ennui secrété par les bâtiments. Mais plus qu’un témoin de la fracture sociale, j’étais une sorte de tiers dérangeant dans ce couple noué entre l’ouvrier et le patron. Cela tenait de l’école et de la caserne, ou des coulisses d’un théâtre où l’on jouait une pièce dont j’étais l’invité absent.

Fais-toi ton petit enfer, ça réchauffe, m’encourageait-il en se frottant les mains, car il faisait très froid. Nous étions vers la fin des années 80, on n’arrêtait pas de licencier, mais dans le vacarme légendaire de la chaudronnerie, la condition ouvrière tirait sa noblesse du respect qu’elle dictait sans avoir de compte à rendre, et Robert Doisneau était un spécialiste de ce qui ne se dit pas.

Quand on démonte le réveil, on n’a plus l’heure, ajoutait-il pour plaisanter. Mais quand il est en panne, il faut bien l’ouvrir pour le réparer, lui rétorquais-je en nous installant le lendemain à la même table en bord de rue, avec vue imprenable sur les passants.

Je ne voyais pas la logique d’une telle rationalité, ni comment accepter la condition humaine à l’état brut. Pour toute réponse, il venait de m’offrir un tirage pris dans les ruines de l’école de Saint-Cyr, où les bâtiments de Mansart avaient été soigneusement détruits par nos libérateurs anglais. Il avait beau n’avoir rien vu, il était allé un peu plus partout que les autres.

Ces jeunes officiers en grand uniforme, qui avaient été mes camarades, se promenaient casoar au vent. Ce devait être en fin de matinée, car seules les têtes étaient éclairées par le soleil, au milieu des statues décapitées de leurs grands anciens. C’était un musée sauvage à ciel ouvert.

Tu étudies le terrain sur le champ de bataille de tes notes, reprenait-il, soudain sérieux. C’est parfait. Tu croules sous le matériau : que vouloir de plus ? Dans un monde de commentaires, il vaut mieux ne pas avoir trop d’imagination. Cartier-Bresson savait dresser son décor, car il y a du machiniste chez un photographe, mais il disait qu’il ne faut pas trop tailler son crayon si l’on veut écrire ou dessiner.

C’est ta liberté qui t’exclut du peuple, et c’est à toi d’en faire ce que tu dois. Certes nous étions tous du même côté des choses, et le rendez-vous ne pouvait qu’être manqué. Sauf que c’est avec ce rendez-vous que nous avons rendez-vous, et donc il n’était pas manqué. Voilà ce qu’avec humour et naturel, il était en train de m’expliquer, cette nécessité d’empêcher ce qu’on permettait, pour éviter de se fracasser sur sa propre image. J’étais justement l’imprévu dans ce qu’on entendait planifier, l’inconnu qu’on ne pourrait pas contrôler, et qu’il fallait donc rejeter.

Le paradoxe voulant que je sois payé, alors que ce que j’écris n’est pas à vendre. Le Comité d’entreprise faisait la matière de ses tracts de cette alternance de splendeur et de détresse qui formait la trame de l’existence des travailleurs, même si la misère qu’ils craignaient faisait cette grandeur qu’ils n’avaient plus.

C’était la version laïque du drame mille fois répété de la soumission contrôlée, de la précarité combattue, de l’ouverture en circuit fermé. Le monde changeait de base, mais la base n’avait pas changé, car pire que l’exploitation s’avérait la perspective d’être inexploité. Il n’y avait pire aliénation que celle de ne pouvoir donner sa mesure ou son fruit. Je n’étais donc pas un «établi». Je nous voyais souffrir d’un impardonnable gâchis.

Je préférais partir du principe que personne n’a aucun droit sur personne, qui ne lui soit accordé par quelqu’un à un moment donné quelque part, sans quoi le contrat social se révélait contraire au droit au travail.

Ce débat intérieur, Robert Doisneau le voyait très bien se dérouler devant ses yeux, mais il y avait chez lui un volontarisme atténué par le goût du jeu. Il allait dans le sens de la scène voulue par son modèle. Je n’étais même pas obligé de ressembler au portrait qu’il faisait de moi dans pareil cadre, et qui m’appartenait d’autant moins qu’il était d’un commun accord fabriqué.

Je le revois crispé sur l’appareil dans une dépossession de soi complète. Il s’abandonnait à une démaîtrise qui est le contraire de la démission. La photographie était une sortie résolue du fantasme.

J’estimais ne pas avoir de droits d’auteur sur mon visage, mais lui semblait attendre que je me manifeste. C’était une course de lenteur, qui se jouait à deux vitesses sur une même piste, où seul l’art de ne pas voir ce qu’on voit justifiait celui de voir ce qu’on ne voit pas.

Un portrait réussi, c’est quand on ne lui ressemble pas, mais qu’il vous ressemble. Une image mise en scène pouvait être une reconstitution plus vraie que nature, et ce naturel constituer le plus flagrant démenti qu’on puisse apporter au hasard.

Une photo n’est même pas réductible à l’image qu’elle veut nous donner. Elle devient son propre motif, dès lors qu’elle n’est plus remplaçable par une autre. Elle est la mise en évidence de ce que nous voyons sans le savoir.

La question n’est pas de montrer ce qu’on ne peut pas voir, car la transgression ne permet pas d’en voir plus. Mais ce continuel détachement du regard créait une indifférence familière où les photos nous faisaient voir, de l’autre côté de l’interdit, ce qu’on n’aurait pas vu sans elles.

Alors ce sont les choses qui nous regardent, elles nous interrogent comme si le monde nous était étranger depuis toujours. Même les objets prennent la pose, mais le déclic, ce simple battement de paupière métallique, réalise le trompe-l’œil parfait.

C’est ce qui nous permet d’en savoir plus sans savoir pourquoi. La réalité ne se laisse pas prendre en photo, puisque c’est elle qui la prend. Elle nous cède volontiers la place. Mais le dehors des choses sèche sur le papier, tandis que le photographe, ce magicien d’autrefois qui s’enfouissait la tête sous une cagoule noire pour faire peur aux enfants, le photographe innocent installe ailleurs son trépied divinatoire pour continuer à inscrire la vitesse dans l’immobilité.

Robert Doisneau ne s’embarrassait pas de rhétorique. Peu lui importait qu’une photo soit le signe pour la chose ou le tout retrouvé dans sa fraction. Dans notre usine de banlieue, nous étions loin d’idéaliser la situation. Que dire de la routine urbaine, de l’érosion du personnel, de l’absence cruelle d’événements ?

Son regard assumait ce besoin de rupture, quand il surprenait les gens en train de brasser les symboles de leur existence ou de se débattre dans l’anonymat sacré des grandes villes. Mais on ne planifiait pas l’espoir, pas plus après la guerre qu’avant.

Même quand je photographie une femme qui passe, me dit-il, je fais mon autoportrait. C’est mon histoire que je raconte. Je prends ce qui me touche, parce que je sais que ça va disparaître. L’élégance de la chose, c’est de faire semblant de croire que c’est éternel.

Il m’avait d’abord pris en train de foncer dans le vide, ou comme un poussin furieux d’avoir été sorti de sa coquille. C’est la fuite des choses, me dit-il, qui fait tout leur prix. Mais l’esprit d’un homme doit aller plus vite que la vitesse.

Tu pensais faire revivre un passé révolu, mais le grand soir, c’est ce qui surgit du cœur de l’épreuve, et qui reste là quand l’épreuve a disparu. Le grand soir est déjà là, puisque le moteur du monde est le cœur humain.

C’est alors que Robert Doisneau m’a raconté l’histoire de la petite cuiller en argent, cela se passait dans la ville voisine de Saint-Denis. En faisant le compte des petites cuillers en argent qui se fabriquaient dans la journée, on s’était aperçu qu’il ne tombait pas juste.

Il y en avait une chaque jour qui disparaissait, de sorte que les ouvriers étaient fouillés à la sortie de la passerelle qui enjambait le canal, et qui séparait l’usine de la ville. Cela sans résultat, sinon que les petites cuillers continuaient à disparaître.

Jusqu’au jour où l’on a dû mettre le canal à sec comme cela se faisait tous les dix ans, pour le récurer. C’est ainsi qu’on a découvert, émergeant de la vase, un énorme tas de ces petites cuillers en argent qu’un des ouvriers jetait tous les soirs de la passerelle en quittant l’usine.

Il ne sortait pas du cycle de la production, mais lui ajoutait un inestimable élément de gratuité : cette petite cuiller était le symbole de sa liberté. En photo, bien sûr, cela ne donnait rien. Le secret des gens n’a rien à voir avec les informations qu’on pouvait réunir sur eux.

Leur secret, qui est le nôtre, c’est l’immensité de ce qu’on ignore et dont aucune image, aussi parlante soit-elle, ne constitue la preuve. Rien de moins ressemblant qu’une photo d’identité, qui ne fait que montrer comment tels qu’en eux-mêmes les personnages essaient d’apparaître.

La seule chose que nous pouvions dire, c’est qu’en se séparant de l’évidence, l’image avait conquis le droit de ne ressembler à rien, et de toute façon, il suffisait de regarder les gens passer pour reconnaître que c’est la beauté qui fait le plus grand désespoir des iconoclastes.

On retrouvait souvent au cinéma le soir de ces gens affairés dans les vieilles bandes d’actualités, qui s’arrêtent une seconde devant l’objectif, inquiets ou dérangés dans leur anonymat, mais cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas l’instant d’après changé d’expression, ni qu’ils aient cessé d’exister.

C’est pour cela qu’au moment d’appuyer sur le déclencheur, m’expliquait Robert Doisneau, je ne vois plus rien. Je ne me pose pas de question. J’imagine que c’est moi qui suis aveugle. Je sais seulement que je suis de ces «jamais plus» qui recommencent toujours. Les images s’effacent sans disparaître. Elles nous offrent des clés dont nous restons l’énigme. C’est nous qui sommes jetés tels des enfants dans la réalité brute ou la tourmente. À nous le rire ou l’indignation, la surprise, à nous de découvrir cet ailleurs au cœur de tout.

Sa détermination m’était précieuse, car j’étais beaucoup moins sûr de ce que je fabriquais qu’il ne semblait le croire, malgré ce qu’on appelait la commande sociale et son utilitarisme rassurant. J’avais été de ces gamins à chandail à carreaux, et les pieds au mur. J’avais été de ces mômes à béret qui venaient de chercher leur baguette de pain ou du vin rouge au litre, en prenant garde à ne marcher qu’au milieu des dalles des trottoirs et pas sur les lignes.

Nous ne savions pas que nous étions si nombreux, tout comme il ignorait qu’il allait faire époque avec quelques arbres, ses loges de concierges, ses rampes d’escalier ou ses réverbères. Les images lui sortaient des mains comme celles autrefois de la lanterne magique ou ces dépliants qu’on trouvait à l’entrée des monuments, mais avec lui ces souvenirs étaient devenus notre histoire irremplaçable

Il n’avait pas besoin de suivre une mode. Il lui fallait tout ce feu d’artifice d’images pour se moquer du réalisme alors en vigueur avec toute la gouaille de Paris, et cette indulgence qui n’était qu’à lui. Robert Doisneau était le témoin du bonheur retrouvé, dans un monde où l’espoir reprenait ses droits sur une tragédie qu’on ne pourrait plus oublier.

C’est pour cela qu’il n’y avait pas d’impasse. Les choses allaient comme elles allaient, même si le virtuel reprenait la place de la réalité ou si l’histoire était prête à recommencer. Pour redescendre en ville, nous traversions toute une enfilade de vieux porches et de passages. Ce n’est pas pour rien que nous étions parisiens : la voie était libre.

Quant au «grand soir», ils n’étaient pas plus nombreux devant le monument aux morts de l’usine que sur la stèle de pierre où le syndicat venait de déposer une couronne de fleurs. Juste autant qu’il y avait de noms gravés sur la plaque.

J’avais mené sans le savoir mon travail à son terme. Après tout, c’était moi qui m’étais mis en tête cette idée de trouver de la poésie dans une usine. C’était une acrobatie d’écolier. Sur quoi son autobus a dû repartir vers la porte d’Orléans. C’est bien connu, lui ai-je lancé en nous quittant, on peut dire qu’un livre existe quand il ne reste plus qu’à l’écrire.

(15 septembre 2016)