Les acteurs ont du cran (Cinéma L’écran),1992

Nuages, balcons. C’est la lune qui a inventé le cinéma. Panoramas en trompe-l’œil, menacés par leur perfection. Lanternes magiques des réverbères. Entrons, entrons. L’obscurité de la salle recrée la nuit originelle. Prêtons-nous à cette façon moderne de faire parler les esprits, même si le comédien récite son texte ou s’il ne s’agit que d’un doublage. Nous perdons pied dans la vie courante. Parler sa propre langue aveugle. Les acteurs seuls savent mentir juste. Les séductions de l’illusoire sont infinies. Au cinéma, le naturel n’a pas de limites !

Étoiles inaccessibles de notre ciel intérieur, c’est à cette incertitude sur leur existence que les comédiens doivent d’occuper, d’un aussi commun accord, la neutralité affichée du support: ce grand carré blanc sur quoi viennent s’imprimer les taches mouvantes de leurs visages. Mais cela sans qu’on sache d’où vient leur emprise sur le public ni l’affection dont on les entoure, et s’ils ont provoqué ou seulement accepté de subir ce déferlement parfois meurtrier, de transfert sauvage qu’on appelle le succès.

Musique! Ils sont proches parce qu’intangibles. Nous touchent parce qu’ils se dérobent, emportent avec eux notre identité. Entrons, entrons. La plus belle des salles de spectacle, c’est l’œil. Quel besoin de chercher plus loin: nous sommes l’imaginaire en personne. Nous sommes les cinéastes de nos évidences, les metteurs en scène de la vie, et devant nous l’acteur incarne le temps qui passe, celui qui compte, il en est le fugitif et le prisonnier.

Il coïncide avec son rôle, un rôle changeant dont l`estrade est abolie: ses gestes, mimiques sont débités en séquences et morceaux choisis, avalés par la caméra, puis recousus dans une sorte de rhapsodie visuelle, ornée de sons dûment sélectionnés et de bruits factices. Pour un peu de rêve en plus, il court le risque de se dépersonnaliser, de se laisser déposséder de son image. Ce démembrement est un sacrifice, tribut qu’on paie à la transgression programmée de l’éphémère.

C’est en quoi le cinéma n’est pas du théâtre joué d’avance. L’artiste ne livre pas son corps, mais bien davantage, si l`on songe que la plus haute conquête de l’homme et de la femme ne leur appartient pas: c’est leur apparence. Oui, les acteurs ont du cran de ne pas faire semblant. Les lumières revenues, à la fin de la séance, nous savons que personne n’est la doublure de personne, et c’est alors que nous retrouvons, sur leurs visages, l’éclat imprévu de la plénitude dans un battement soudain des cils ou un sourire insaisissable, puisqu’il s’adresse à tous en particulier.

in Catalogue du Festival du cinéma l’Ecran, Ville deSaint-Denis, 1992.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s