Les Frontières de la parole (Michel Chassat), 1996

On parle de concurrence, mais quel est leur choix ! Les enfants sont durs avec nous, parce qu’ils vivent leur avenir au présent, mais ils en dépendent si étroitement que c’est notre avenir aussi qui, des leurs premiers pas, dépend d’eux. Les enfants sont durs avec nous. Tant mieux. C’est la vie qui est impérieuse. C’est parce qu’ils ne nous appartiennent pas et que nous leur appartenons qu’ils sont nos enfants.

La différence n’est pas formelle. En tout cas, nous leur devons tout, nos vérités comme nos erreurs. On dit beaucoup de choses des enfants, mais les enfants n’écoutent pas, ils entendent. Ce sont eux qui posent les questions, et les réponses ne les intéressent pas. Ils sont la face visible de ce que nous ne leur disons pas. Ils sont déjà témoins de ce qui n’est pas arrivé. Et leur visage est ce qui reste quand on a jeté tous les masques.

Cela ne les empêche pas de se bousculer, de tirer la langue dans tous les sens, de se pencher par la lucarne pour nous faire des grimaces ou des signes. Mais ils n’arrivent pas à se voir, et s’ils font semblant de s’arrêter, c’est pour mieux se moquer de l’immobilité. Ils n’en croient pas leurs yeux, mais ne sont pas obligés d’y croire, juste de prendre une pose avant que ce ne soit plus du jeu.

Et s`ils ne sont plus là, qu’importe. Les enfants sont la règle des jeux qu’ils inventent. Courir est un portrait ressemblant de l’espace. Chaque miroir est un théâtre avec beaucoup de personnages, et quand ils nous regardent, c’est parfois de très loin ou de si près que nous ne les voyons plus.C’est qu’ils sont de l’autre côté de nous-mêmes. Ils sont l’imaginaire en personne.

Ils nous regardent si fort que même le ciel est dans leurs yeux. Les enfants sont le regard du monde, et s’iIs sont si pressés, c’est qu`ils sont en avance. Ils nous montrent l’intérieur de toutes les images. Ils savent comment il faut faire pour sortir du temps. Mais cela sans rien dire. Autrement, ils ne serait plus des enfants. Ils se contentent de semer des mots muets sur les frontières de la parole.

in Catalogue de l’e×position de photographies de Michel Chassat, en ouverture du Salon du Livre de jeunesse, Montreuil 1996.