Une archéologie du futur (Michel Canzoneri), 1992

Tels sont les manuscrits et frottages de Michele CANZONERI, ses médaillons, ses parchemins: une histoire de la lumière. Enfermé dans l’anonymat de sa cellule comme dans une soute ou une cale, l’obscur marin de l’imaginaire qu’est l’artiste contemporain en reconstruit pour nous l’architecture, il la remet debout sur ses colonnes et sur ses cryptes.

Exclu de la durée commune, il s’accroche d’abord aux lambeaux de ses souvenirs, épaves errantes. ll ausculte les parois de son cœur ou de sa tête. Il attend l’aube en lui comme une délivrance. Dans l’œil de la tempête, le silence qui se déchaîne est cette mise en mouvement de l’immobilité.

Ou est-ce dans son tournoiement que l’ininterrompu s’arrête. On entend les heures glisser le long des allées souterraines comme de l’eau sur les flancs lointains d’un navire, et les derniers pas qui s’en vont sont très distinctement le battement d’une horloge oubliée.

Car ce qui manque dans le voyage et dont nous recherchons le manque, c’est justement cette quotidienneté dont il faut se détacher pour que du déjà vu surgisse la surprise, pour retrouver le dehors à l’intérieur de l’intérieur. La liberté ne veut rien d’autre que ce recul devant la peur, que ce renversement de la panique la plus froide en une lucidité multiséculaire.

C’est pourquoi ni les prisonniers ni les morts ne sont des étrangers. Combien de ces conquérants de la légende n’étaient en fin de course que les passagers clandestins de nos propres vies, emportés comme nous dans la nef naufragés de cet univers d`hypothèses, sur les flôts en colère du langage et des images.

Entiers ou par fragments comme des hosties géantes, ce que montrent les disques sombres de Michele CANZONERI, telles des lunes dépolies ou des miroirs en fusion, des mers étincelantes ou de la lave glacée, c’est qu’ailleurs n’est plus ailleurs.

Ce sont les ex-voto d’antiques voyageurs, une mise å plat de l’apocalypse de leurs songes. Leur lent vaisseau de pierre quitte encore avec nous leur vieil aujourd’hui pour atteindre, à travers les déferlements de la destinée, ses tumultes figés d’or et de céramique, ses sommets argentés et ses vagues en flammes, le cri muet du même futur.

Autant que la regarder, on le sait, il faut écouter la peinture. De même à déchiffrer ses écritures illisibles, à deviner ou comparer leur empreinte effacée sur ces vélins hors d’usage, ces manuscrits sacrifiés dont il bâtit ici des murs de feuilles. On est convaincu que, pour le peintre, la voix, le geste ou la lumière sont des phénomènes de même nature. Que les vibrations de la couleur sont des paroles immobiles au même titre que les mots sur une page.

C’est une évidence retrouvée : la lumière est à elle seule une traversée de la matière, un franchissement du mur de l’espace. Un franchissement du mur du temps, sur lequel ces graffitis anonymes affichent leur énigme pétrifiée et la font voguer, comme une petite arche d’alliance, peut-être plus vivante et plus dramatique dans leur démultiplication latérale et leur précision, devant nous, de relevé lithographique.

La lumière est un regard. On sait aussi, pour Michele CANZONERI, qu’il s`agit de voir avec tout le corps et pas seulement avec les yeux. ll s’agit de reconstituer la transparence à travers l’ombre la plus épaisse, d’en recréer la vision mentale à travers la confrontation méthodique du geste habituel avec une nouvelle matière. Sa démarche trouve donc son prolongement naturel dans le transit mural de pareils papiers aux maculations scrupuleuses, cinq fois détrempés dans leurs bains de couleur, ou dans ce qui serait des vitraux aveuglés, disposés dans l’obscurité des couloirs et dédoublés, chaque fois, comme les 64 cases d’un échiquier de l’invisible.

À longer ces fenêtres que l’artiste pratique dans la nuit du bois ou de la pierre, depuis la mosaïque initiale jusqu’à la résine et au verre soufflé, on se dit qu`il reste toujours un peu d’opacité dans la lumière, une retombée dans l’envol et de l’ascension dans la chute. Une œuvre est pour commencer cette mise en équidistance du vide et de la plénitude, réunifiés par l’emploi de matériaux antinomiques et par notre écartèlement entre l’un et l’autre.

Émail, encre, or et peau. Il faut cela pour libérer les apparences, pour forger sur un établi la proximité du monde, et pour ouvrir un autre ciel dans la muraille du silence. La ressemblance est un voyage, le temps ce métal précieux qui nous porte, rescapés de nos propres rêves, navires nous aussi des soleils révolus. Mais sans revenir sur nos pas. Un tableau ne reflète rien. Il n’est jamais qu’une porte à peine refermée derrière nous.

C’est cela que nous dit Michele CANZONERI, que les miroirs eux-mêmes ne sont que l’image du feu. lls n’enferment, dans leur œil morne, que le centre perdu des choses. Dans I’âtre encore brûlant de son cadre, l’œuvre est cet horizon précaire, menacé de s’engloutir dans l’incendie de son apparition. Elle est ce qui s’efface dans ce qui s’inscrit, ce qu’on lit sur le papier quand la mémoire des actes rencontre l’oubli des mots.

Car nous n`avons pas à partir. Ce n’est pas un itinéraire. De l’autre côté du chaos, la création est une et indivisible. On le voit encore sur ces parchemins aux entrailles patiemment décousues, richement enluminées de leur propre usure, parsemées d’alliages de lumière ou de flaques d’or en archipel, comme des taches de notre sang ou des îles incrustées dans la peau tannée des livres. Nous n`avons pas quitté ce sous-sol, l’évasion de toutes ses silhouettes et ses cartographies premières.

Nous n’avons pas quitté ce lieu de toutes les genèses, ses pluies d’ombre à travers les grilles et ses reflets seuls sur les voûtes, ni ses aveuglants contrepoints dans l’arabesque ici d’une fenêtre opaque. L’artiste est à la fois tous les autres et personne. Il ne fait que réunir maintenant ce qui reste, vestiges mis à nu ou tessons dûment nettoyés, toute une stratification de preuves qui ne prouvent pas le passé, mais ce qui n’a pas encore eu lieu, des témoignages venus du jour où nous serons les frères de nos ancêtres. Cela n’est pas un inventaire. Pour Michele CANZONERI, l’art est une archéologie du futur ou à l`état libre.

ll n’a pas à fournir d’explications autres que lui-même, puisqu’au contraire de la vie, la mort est réversible, que sa vérité nous précède et que l’objectivité est inévitable. Ces études et ces plans sont des préparatifs d’arrivée. ll n’y a pas d’issue de secours ni d’extérieur à cet hypogées exhumé d’avance, où l’artificiel est la face cachée du naturel et où les siècles entiers ne forment qu’une époque. J’ai parlé de la réalité comme d’un atelier. Car par définition, le néant n’existe pas. Rien n’arrive à sortir de soi. Il s’agit seulement de réveiller les possibles, de multiplier les accès à cette réalité pour soudain s’y inscrire et rejoindre, comme un château gravé dans la pierre ou une barque sur |’horizon, ce qu”on ne voit jamais si bien qu’au moment de le quitter.

in Catalogue de l’exposition Michele Canzoneri, Le Mur du temps, au Palais des Normands, crypte de la Chapelle palatine, Palerme. mai-juin 1992.

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