Peindre comme on respire (Monique Dollé-Lacour), 1993

Bien sûr que le tableau, c’est le contraire d’un rêve. Nous marchons dans la rue, c’est l’hiver. Respirer s’envole en fumée. Peindre est ce faux-semblant qui dit vrai, pour citer Platon. Ou bien c’est l’été: les paysages tremblent sous la chaleur. Traces de doigts : un visage se défait sur la buée des miroirs. Le regard est cette aventure, puisque l’existence n’est pas la vie.

Mais on n’a pas le choix. Peindre est un faux-semblant obligé, répond Aristote. Au départ, il y aurait l’odeur du travail et le besoin de laisser aller la main – papier, mur, table, tout lui est bon. Envie de dessiner pour voir, mais aussi pour agrandir l’espace qui, tout en la protégeant, l’enferme. Gribouillis, graffitages, barbouillements: la peinture. Monique DOLLÉ-LACOUR ne se contente pas de la beauté du geste. Ce n’est pas gratuit. La spontanéité n’est ici que le masque de sa volonté. Elle ne sait même pas, quand elle travaille, si elle est poussée ou tirée par ce geste, et ce n’est pas étonnant qu’elle soit concrètement conduite à retourner ses traces, à fouiller l’humus et les feuilles, puisqu’elle est née en mars. Mémoire d’un présent qui ne cesse de se dérober. L’auteur muet écrit sous les ratures, accepte sans le dire ce corps à corps avec le temps.

Dans l’étroitesse de la chambre – devenue plus tard atelier – la page est paroi rocheuse avec signes. On n’échappe pas à l’Histoire. Déjà le peintre – mais n’est-ce pas cela qui le pousse à l’être? – se découvre fasciné par la décomposition des formes, par la dilution qui gagne, de proche en proche, toute la réalité. Ses papiers défroissés, brouillons déchirés qu’elle recolle, sont l’envers, remonte à la surface, d’une inéluctable écriture des ténèbres.

Quelle est en effet cette matière qui, freinant la lumière, déclenche le monde visible ? Monique DOLLÉ-LACOUR exhume devant nous une série d’empreintes intérieures ou bien s’agit-il de fossiles. Images disparues. Ce faisant, elle inverse le cours, j’allais dire naturel, de la sédimentation des choses. L’attitude est d’abord sacrilège. Elle nous montre comme un éblouissement positif ce qui s’est passé, ce qui s’est imprimé sur la plaque de verre ou de zinc à la faveur d’un contact unique.

Ces instantanés, elle les considère comme des vestiges simplement arrachés à l’oubli par le hasard. Il lui faut aussitôt les recouvrir. C’est cet effacement qui nous découvre l’ineffaçable, c’est-à-dire ce qui lui résiste, ce qu`elle n’arrive pas à enlever. Peindre serait alors une sorte de désenfouissement progressif de ces signes qu`elle fait surgir, de chaque sillon, comme un nouvel alphabet. Elle les déchiffre au fur et à mesure, en gravant à gros couteau dans le frais chargé d’huile, en opérant de patientes stratifications, étagements, étalements – jusqu’à ce que la surface parle.

La couleur, c’est ce qui coule: sang de la pesanteur. On ne voit pas que le trait qui supprime, mais ce qui glisse aussi de côté, et qu’elle remet debout par empilement en hauteur. Qu’elle prenne appui sur le mur ou sur le sol, il s’agit pour commencer de rectangles peu à peu gagnés par une verticalité, immobiles comme des portes franchies. Le regard y décèle des cordes dés-enchevêtrées, barreaux et fils de fer tordus ou sectionnés. Chaîne et trame d’un tissu dont le motif apparaît plus librement: on retrouve l’horizon premier grâce au carré, soudain lisible, d’un microcosme éclaté.

Monique DOLLÉ-LACOUR puise en peignant la force de dépasser cette opposition entre la chaleur fondante du bitume, ce cambouis dont on ne se débarrasse pas, imperméable à tout événement supplémentaire, qu’elle est obligée d’intégrer – elle utilise pour cela du goudron de houille déshydraté pour bateaux, et la froideur métallique et pailletée de l’argent. Elle en ralentit la dissolution en même temps qu’elle en émousse l’acuité, sur un plan que déforme la multiplicité des incidences lumineuses.

Sa brillance d’ardoise mouillée, sa texture de granit ou même, parfois, de marbre vert, cette vitesse de ventre de sardine ou son clinquant de guirlande artificielle – autant d’anecdotes dont elle se détache. Achevées, ses peintures sont ces carrés lisses, on peut les toucher. Ce sont des attaques devancées, des conflits débordés, des peurs exorcisées. On perçoit un univers en reconstruction permanente, mais son rétablissement fugace – le coup d’oeil – n’est qu’une étape intermédiaire : cet art est une chirurgie de la chair traversée.

C’est pourquoi dès le départ le tableau est le contraire d’un rêve, il instaure un dialogue scrupuleux avec la matière. Spatules glissant sur l’enduit pour le faire pénétrer: grand est le bâtiment de l’imaginaire. Monique DOLLÉ-LACOUR refuse en effet la mollesse de la toile, qui n’offre pas de réponse à la vibration du pinceau, et lui préfère la résistance du carton cérusé, du papier kraft empesé de goudron ou de la paperasse de soie qu’elle renforce de colle vinyle à bois.

Nécessaires préparatifs à l’exigeante ré-intervention du peintre, ces manipulations évoquent en premier lieu le bloc opératoire. Brindilles, algues, coquillages: l’atelier tout entier témoigne de l’urgence à réajuster les symboles, à rapprocher nos yeux de la moitié gommée des choses. Masques à peine réparés pour perpétuer, comme sur un suaire, l’énigme du visage après la perte du corps. Ou vitres manquant aux fenêtres, comme pour abandonner les plans d’une maison à ciel ouvert.

C’est la réalité qu’elle répare, qu’elle recrée, comme on dit, mais sans l’obliger å se ressembler. Pas question de rien reproduire: l’œuvre est cet édifice où l’on n’habitera sans doute jamais, même si sa solidité nous protège. Elle est cet impossible manuscrit dont les lettres nous échappent, et le sens nous reste. Comme ces ammonites, trouvées loin en amont dans le cours de la Loire, rappellent des remous de pierre ou des circonvolutions cérébrales. Comme ces enroulements des jeunes fougères dessineraient des crosses d’évêque ou des lettres irlandaises.

Rescapée d’un naufrage où les yeux glissent comme des poissons, où l’intangible est ce trésor dans nos mains, Monique DOLLÉ-LACOUR ne récuse pas l’émerveillement parfois noir qui I’emporte. Elle en fixe la continuité sans l’arrêter dans son élan, en intériorise l’éclat sans représenter ce qu`il donne å voir: dans sa recherche de l’intégrité, chaque tableau nous confie, comme un objet ruisselant, ce qu’il retire d’apparence à ce grand remuement des preuves.

L’art est ce qui est arraché à la mort. Le regard nous emmène là où nous conduisent la musique ou les mots. Derrière les couleurs, plus loin que dedans. Là où se rejoignent angles et torsions, où la dissonance est mère de tous les rythmes. Un peintre nous fait voir ce qu’on ne peut pas imaginer sans lui: cet en-nous qui est hors-de-nous. En quoi Monique DOLLÉ-LACOUR fait mieux que définir un itinéraire. Elle creuse l’écart, délivre un espace qui devance la géométrie, qui accélère l’équilibre et repousse la comparaison, cet excès de tout qui nous fait face en même temps qu’il n’a plus besoin de visage.

in Catalogue de l’exposition de Monique Dollé-Lacour à la Galerie du Fleuve, Paris, 1993.

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