Une spéléologie de l’imaginaire (Monique Dollé-Lacour), 2016

J’ai toujours été surpris par le sérieux des peintres. Aucune dérision dans cet atelier où j’entre en coup de vent comme dans une volière dont tous les oiseaux se seraient envolés sans corps ni bruit. Peindre était cette projection de la matière hors de sa pesanteur comme une sculpture idéale, suspendue à même même ce vide où l’image est de la mémoire à l’état pur.

Si le peintre nous met au défi, c’est de saisir ce que l’image a d’insaisissable, parce qu’il n’y a pas de plénitude de la matière. Il s’agit de saisir ce qu’elle a d’unique à travers sa démultiplication. Les images sont faites pour être traversées. Leur répétition empêche de les réduire à l’objet clos qu’elles sont par nécessité, mais il ne s’agit plus d’un échange ici, puisque c’est un don.

La peinture n’ouvre le verrou culturel d’aucune autre célébrité que celle d’une générosité qu’aucun coffre-fort ne peut contenir, de même que l’argent, c’est dans la tête et pas dans la poche. L’art n’a pas de prix, malgré les ruineux efforts du collectionneur pour lui en donner un ou pour qu’une image ait plus de valeur qu’une autre.

Je tenais à voir de mon côté dans chacune une preuve de ce qu’elle affirme avec son odeur entêtante de lampe à pétrole hors d’usage ou de linceul déchiré, comme si en descendant l’escalier qui menait aux papyrus syriens de Monique Dollé-Lacour, j’entendais un appel se répercuter sur les murs, où les tableaux qu’elle y gardait commandaient l’ouverture d’un espace plus grand que dehors.

Pour moi l’histoire de l’art, c’était cette disparition des murs dans l’humble gloire d’une matinée d’hiver. Nous entrions dans une enceinte où ni les dieux ni les anges n’ont besoin de nous plaire, parce que l’atelier, c’est le contraire d’un musée. On ne pouvait y découvrir qu’un trésor inconnu.

Ces vues abstraites avaient les couleurs de la vie. Elles font le portrait de l’invisible, et même si l’apparition d’un visage n’avait rien d’accidentel ou s’il coïncidait avec un sourire, on peut dire que c’est à cause du mouvement contenu dans l’immobilité.

On n’est pas un peintre pour jouer sur tous les tableaux. Il ne s’agit pas de se soumettre à une contrainte gesticulatoire pour le plaisir d’entrer dans l’histoire de l’esthétique. Je ne sais pas si l’on peint avec sa sueur, mais l’atelier c’est peut-être pour commencer raconter l’histoire d’une chute, celle justement qui nous oblige à ne plus en finir de commencer.

C’est ce qui arrive quand l’enfant brisé en trois par sa chute se redresse habité par la pensée d’aller plus vite que le commencement. C’est une entrée dans le temps, avant même qu’on ait pu effacer les taches que la boue fait sur les mains ou sa feuille ou son tablier, tout comme les pas restés sur la neige peuvent précipiter une forêt de lettres sur un cahier.

La grande école de la peinture, c’est ce qui surgit dans un regard plus que devant lui. C’est une seconde nature, puisqu’il s’agit de mettre l’imaginaire sur le papier, d’inventer une écriture hors du langage où les empreintes sont des souvenirs qui n’ont pas de lettres, à la fois réels et fictifs dès lors que leur sens n’est pas dans ce qu’ils veulent dire, mais dans ce qu’ils sont.

Nous ne sommes pas là pour y croire, mais pour déchirer le voile de la ressemblance ou du décor, et c’est ce qu’on appelle l’émotion. C’est aussi un engagement, puisqu’il ne s’agit plus de tromper l’œil, mais de circonscrire l’infini pour lui donner une définition, et cela n’exclut pas la maîtrise ou le savoir-faire.

Parlons plutôt d’un passage à l’acte où le peintre ne se pose pas de questions, puisque dans son refus de la spéculation, la neutralité du témoin permet l’accès au visage humain sans passer par le miroir. Sans même insister sur son aspect moral, l’abstraction est d’abord cet effort d’aboutir à une nouvelle image, en partant du principe que le réalisme est une défiguration.

Le but est d’aller plus loin que ce que nous prenons pour une vérité, mais c’est aussi un raccourci dès lors que l’empreinte se veut le contraire du reflet. C’est en quoi, dans le parcours de Monique Dollé-Lacour, la découverte l’emporte sur l’expression. C’est une spéléologie de l’imaginaire, une remontée vers la lumière qui est aussi une traversée de l’aveuglement.

On peut ainsi dire que peindre, c’est arriver à sortir de la ressemblance sans sortir de la vraisemblance. C’est une représentation qui garde sa présence intacte. Le modèle est le point d’arrivée. Il y a peinture quand on reconnaît instantanément ces forces dont l’image est la rencontre, quand les références ne sont qu’un détour sur le chemin de ce modèle que pour finir nous avons sous les yeux.

C’est une aventure en cours où l’art est plus une expérience qu’un produit, et c’est pourquoi le tour de main n’explique pas notre surprise. C’est l’instant où le banal se transforme en jamais vu, et c’est pourquoi l’atelier de Monique Dollé-Lacour est aussi ce chantier à ciel ouvert d’où tout le monde est parti pour le déjeuner, mais où ne manquent ni les blocs de lumière ou de marbre ni le charbon rougeoyant dans l’âtre de notre mémoire avec ses brandons qui n’en finissent pas de scintiller sous la cendre.

Dominique GRANDMONT
(21 Janvier 2016)

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