Écriture inverse (Pierre Buraglio), 1990

MEME EN S’ELOIGNANT NE PAS CROIRE EST SON OM

BRE AVEC LES REFLETS D’UN AUTRE CIEL OU NE

SUPPORTERAIENT NI DE VIVRE NI DE MOU

RIR AVAIENT RAISON POURTANT DE MARCHER PLUS

VITE AU LIEU D’UN PORTRAIT DE LA POESIE

D’INSISTER QU’UN CŒUR BAT DANS CHAQUE LUMIERE

DONT LES REGARDS SE DETACHENT OU LA PIERRE

PRECIEUSE D’UNE CIGARETTE SES MAINS

TREMBLE SES AILES   APERÇUES TROP TARD

N’A PAS LA PAROLE A PEINE UN ESPACE OÙ

LES MORTS SORTIRAIENT DES MURS ET NOUS ENTENDENT

Avant l’exposition, il y aurait cette disparition du réel dans la représentation qu’on s’en fait. Quelque chose enfin de perdu que nous serions nous-mêmes ou qui, plus vrai que le réel, nous rejoint dans son imprévu (puisque c’est à l’intérieur du déjà vu que se constitue la surprise, et que nous appelons banales nos certitudes les mieux chiffrées). Nuit et jour sont des portes. Immeubles les écrans probables. Jusqu’au ciel est un œil ouvert, et l’horizon notre mémoire où s’aveugle, dehors, la silhouette des mots au moment de s’en détacher. Escaliers et cours se rapprochent. On dit alors que quelqu’un passe, instaure un autre plan où le décor est l’envers du corps, lumières ou voitures coïncident avec ce qu’elles sont. L’évidence est notre souci, mais il ne suffit pas d’y croire pour s’en délivrer ni de réduire, en la montrant, le monde à son image. D’autres disaient venir, mais en s’approchant, ils s’éloignent. Nous sont ôtés, mais remplaçables. Voir est ce règne instable où la neutralité n’est pas possible, et dont le pouvoir est d’oublier ce qu`il voit. Ailleurs est l’espérance, ici l’engagement premier. Témoigner ne laisse que des cadavres, et ce que le regard refoule ou que le pinceau soumet, il ne suffirait pas même de le toucher pour qu`il existe. La foule est cette absence, parler nomme le vide où chaque chose est le reflet de sa propre disparition. Ce que vivre interdit, nous faisons tout pour le donner, mais il y a trop de gens qui partent entre les lignes, des nuages ou les arbres, les lumières et les autobus, l’exceptionnel est quotidien, mais il n’appartient à personne. Le scandale n’est pas dans le prix que coûte chacun de nos gestes, esquisses et ratures, signatures ou coups de crayon, mais dans ce chantage à l’immortalité que les ombres écrivent sur les murs, fenêtres ou vitrines, pour que les voix se taisent et que les yeux nous obéissent. Le temps n’a pas de souvenir, la réalité rien à voir avec un miroir qui établirait nos identités ou auquel nous nous efforcerions de ressembler pour sauver les apparences. Dire efface son origine. Dans ce que nous appelons nos villes, les façades se retournent comme des gants, et les mots supprimés demandent la parole. Un oiseau voile le soleil, traverse la page froissée de la conscience, et l`insecte d°une tache danse sur les vitres. Multipliée, la scène se poursuit sur les flaques, réapparaît dans les étages. Profils, prétendons-nous, dans les parkings ou ceux sur les trottoirs admis å célébrer une fête impossible, où les contours les mieux rêvés ajustent leur flou incontrôlable au hasard contenu de l’immobilité. Papiers qui roulent dans les passages et qui, même arrêtés, continuent d’en faire oublier l’actualité brûlante. Un feuillage annonce la nuit, le chien aboie dans un micro, et les avions sont des étoiles. Cela s’imprime en nous chaque jour, mais voués à l’énigme, ils démentent aussitôt ce que les raccourcis saisissent de leur utilité provisoire. Nous sommes en le quittant ce paysage de clochers ou panneaux géants sur les autoroutes, noms tracés à la craie sur les bancs ou les palissades, mais comme des copies anonymes ou pour nous montrer que même le modèle n’est pas la chose, il est vécu par elle, et que c’est dans l’inimitable qu’ils sont exemplaires. Le nuage dans sa fuite scelle une alliance irréversible. Le monde est notre cœur qui n’en finit pas de s’égarer ou d’ajouter un jour de plus à son retard, de recueillir ce qui se passe pour en agrandir le présent. Muets instantanés qui remontent à la surface de l`œil ou même sans visage les voyageurs surpris, désignés par l’appel des phares, et comme des oracles résolus les appartements s’allument, rentrés chez eux toujours inventent un avenir où l`amour dit travail et même les erreurs vont plus vite que la vérité courante de la mort. La réalité s`éloigne dans ce don de chaque regard, elle est ce qui nous reste de l’imaginable, mais ce que nous dépensons de reflets périmés sur les plafonds, du halètement déjà silencieux des machines comme d’obscurité légendaire à l’intérieur des immeubles éventrés, cela seul est lisible et ressurgit d’avance sous un grillage de fortune ou dans les auréoles de ces papiers peints déchirés, comme on en trouve un peu partout dans la boue des cités nouvelles, ces pans de mur extraits du vide ou une porte restée debout comme une phrase inachevée. Même si tout a été dit, le monde ne parle autour de nous que pour trahir le sens dont il a besoin de se délivrer. Ici les bruits sont des paroles. L’immobilité va si vite que le ciel entier sort des flaques. Toutes les langues sont des langues de bois et les mots un matériau comme un autre de récupération. Nous n’en reconnaissons que la charpente calcinée ou un peu d`herbe entre les rails. Mais quelle que soit la solitude inévitable des chantiers à l’aube ou les indices rassemblés sous les yeux du premier venu, d’autres que lui s’incarnent dans ces sacs de plâtre et de sable, une écriture inverse travaille le cœur de la pierre, dont grâce à lui l’écho résonne de ses propres pas. Tel est le récit qui se poursuit dans cette archéologie de tous les instants, qui dénonce l’usure des adjectifs et les craquelures de la syntaxe, ici même dans ces stades improvisés par les enfants dans les terrains vagues, et partout, c`est-à-dire nulle part (disais-tu dans cette autre vie), puisque le réel est une fois encore au centre de l’utopie. Car même sous l’anesthésie quotidienne la poésie n’est pas un exemple, peut-être est-elle ce qu’on appelle un mauvais sujet, juste une parole qui a réussi à montrer comment elle faisait pour naître ou pour simplement s’en sortir, pour effectuer le partage de ce qui nous est commun, pour accomplir l’histoire de cette séparation ou elle-même la représenter, malgré ces griffonnages pâlis sur un buvard et parce qu’elle est ce qui commence lorsque le discours s’interrompt.

avec le peintre Pierre BURAGLIO, pour l’exposition « Les yeux fertiles» (suite Paul Éluard), commande du FDAC / Val-de-Marne, 1990.

 

La Plaine renait

Kallay→

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s