Des contes à réveiller partout (Dusan Kállay), 1991

Ce que Dusan Kàllay sème pour nous à l’encre ou au pinceau, sur la planche ou la pierre. ce ne sont pas des histoires à dormir debout dans la prison du regard ordinaire. Ce ne sont pas des scènes de chaque jour ni leur reflet banalisé, en quête de reconnaissance immédiate, où le déjà vu est le prix de la sécurité. Ce sont des contes à se réveiller partout sur le chemin de la vie, sur le sentier des rêves, là où les choses les plus simples sortiraient tranquillement du quotidien pour rejoindre l’extraordinaire. C’est tout un voyage qu’íI entreprend autour du monde de sa propre chambre. Comme sur les murs de |’atelier, à force de regarder un objet, on a l’impression qu’il va tomber tellement l’intensité de sa présence libère autour de lui d’espace. Comme dans un souvenir d’enfance où, dans son mutisme même, chaque sensation fait battre le cœur arrêté d’une légende. Quand Dusan Kàllay parle de la ressemblance qu’il voit entre l’arête d’un poisson, une carpe, par exemple, ou une truite, et un système d’horlogerie dont il démonte sous nos yeux le mécanisme allégorique, on le sent animé d’une sorte de foi inébranlable en la grande architecture sous-jacente, en même temps que soucieux de démontrer la réalité de l’imaginaire et sa valeur on ne peut plus sociale. Qu’il s’agisse d’image libre ou d`image narrative, d’invention gratuite ou imposée, c’est-à-dire utilitaire. l’artiste est en effet un intermédiaire idéal. Un interprète à sa façon. Delacroix soutenait que la gravure est un art de la traduction. C’est la désigner elle aussi comme un art du double sens sans lequel il n`est pas de communication. C’est dire que les lignes ont aussi leurs sous-entendus, le dessin son ambivalence. Que sur le véhicule normalisé de la page, le sens n’est après tout qu’un passager clandestin, ou le fruit naturel du détournement des codes et de l’hybridation des formes. C’est dire également comme, dans leur obscur effort de dépassement des contraires, ces manieurs d’éléments parfois douteux ou disparates – les illustrateurs de livres – sont des chimistes explosifs qui feraient tout sauter s`iIs n’étaient retenus par la commande et ce qu’elle représente de contrainte nécessaire. Derrière ces dessins, ces couleurs, et sous les gestes qu’ils racontent, il s’agit d’une réinsertion constante de nos émotions les mieux refoulées, et d’une réintégration de ce langage réprimé dans l’univers de tous. L’harmonie est à ce prix. ll s’agit d’en tenir la promesse sur le papier, mais pas seulement sur le papier. D’où le retour aux questions initiales, à cette période de silence qui précède l’apprentissage des modèles et des normes. Quel que soit le support du récit, Dusan Kàllay nous rappelle notre histoire la plus proche de la parole qui va surgir, mais aussi la plus ancienne, celle de l’enfance immémoriale et primitive où les forêts sont des gravures et les draperies des feuillages, les enluminures sont des mousses. Cris muets, soleils dissonants. Un écureuil enjambe les rayons, on dirait qu’il saute sur place. Dehors est une chambre où tout peut arriver, comme dans une tragédie merveilleuse. Instant si fragile de la découverte, quand rien n’est tout à fait hermétique ni étanche. Cela commence dans l’écorce, près de la racine des arbres. Entailles et encoches sont des calendriers secrets inscrits du bout de l’ongle. Le dessin d’abord nomme les animaux, les plantes. L’herbe est encore en flaques, et l’or est bleu. Bestiaire en nous de l`informe. Le doux contre le chaud, paille et brindilles. Flore et faune sont fantastiques, et cela coule de source. C’est la nature qui est fantastique. Le botaniste y rejoint le mécanicien, et l’animalier l’ingénieur. L’enfant reconnaît bien ces combinaisons légendaires. Sous les tapis roulants des nuages, le maïs et les tournesols. Comme des soldats les oiseaux dressés, becs et pattes. Par terre œufs et coquilles forment une drôle de vaisselle. Champignons aussi, hérissons. Là-dessus vient se poser l’énigme du regard. Ni familier, ni anonyme. Son étonnement absolu, comme celui des saints d`autrefois ou du chœur interdit des anges, à moins que l’image ne s’arrête au milieu de visages enfarinés comme des pitres. L’oeil, à la brillance inexpressive, nous permet de voir ce qu’il voit. Crapauds ou sauterelles. lbis et cigognes mythiques. Ou est-ce l’affairement des rats dans les greniers ou les granges, et des lièvres comme des chasseurs debout sur leurs bottes. Tout un foisonnement d’animaux archaïques qui sont en même temps ceux de la ferme ou de l’éco|e, mais qui portent encore des traces de naissance sur le corps. Émergence fabuleuse. Comme du regard qui se hausse au niveau de la table. Comme à l’ouverture de la caisse à souvenirs. Pots, bien sûr, ustensiles qui sont dans leur désordre les trésors de la durée intangible, Écuelles et cruches dont la bouche arrondie parle autant que le sémaphore des cuillers ou des bras. À quoi répond le bec verseur des pélicans. L’adouci des pantoufles qui dialogue avec le pointu des doigts. Mais crayons et pinceaux, eux, ne s’arrêtent pas là. Pieds et nez, pieds-de-nez clownesques d’on ne sait quels génies armés de saucisses, avec une boîte aux lettres pour chapeau. Petits lutins ludiques sortis de la fumée d’une pipe comme de l`intérieur d`une noix. Peu importe l`histoire, quand elle est si évidement le roman d’un seul corps. C’est ce que découvrent les chats surpris par des marionnettes, en arrêt devant ce monde de poupées désarticulées à vendre ou à reconstruire, dont les oreilles sont des anses et les têtes évoquent probablement des tasses, mais où des bergers lunaires espionnent avec la plus grande facilité des conversations aériennes de moutons ou de lapins, et où le dessinateur est de tout cela montré par lui-même, sur sa bonne vieille table en vrai bois, comme le fraternel cuisinier. C`est qu’il sort, étrangement, quelque chose de rassurant de cette marmite à couleurs dont les coloris, pourtant décomposés, ne coïncident pas non plus exactement avec les contours. Ni ombre ni reflet. C’est la surface qui crée le mouvement, et l’ampleur de l’œuvre en témoigne. Eaux-fortes. gouaches ou vignettes installent un lieu d`apesanteur propice à la permutation des termes qui. dans l’équation achevée de notre regard. délimitent la représentation habituelle. Pots à bière ou à confiture sont des esquifs à la dérive, tout comme équerres ou pinceaux sont les archets et violons de l’âme. Mais l’enfance n`est pas un monde à part, et Dusan Kàllay ne peut que se désenfermer des catégories qui l’étouffent. Il s’appuie sur la poésie, et son travail emprunte les chemins les plus directs, et les plus minutieux. Il s’agit une fois de plus d’affronter l’angoisse, de maîtriser la peur et l’agressivité quelle engendre. ll nous offre une matérialité seconde, en pleine métamorphose, un labyrinthe de tiges et de radicelles, on dirait les entrailles ligneuses ou métalliques d’une ville ouverte à tous comme un gigantesque écorché dans sa putréfaction sèche, dans son grouillement immobile ou son intime prolifération nocturne. Qu’un oiseau moitié chat nous rappelle å l’ordre du rêve, ou qu’une femme-sphinx nous montre, dans son miroir, l’insoluble énigme de l’animalité humaine, ces recompositions prophétiques ne se complaisent pas dans l’horrible, mais nous en distraient. comme si elles déclenchaient une frayeur domptée. dédramatisée. Nous assistons plutôt à une assomption des signes sur la page qui, recouverte par eux, s’en délivre. L’angle s’infléchit, l`acuité s’émousse. Le temps s’ouvre. Chaque forme ou visage est un masque naïf et dérisoire. en équilibre instable dans une sorte d’équivalence hallucinatoire, mais pleine d’équanimité. Cela vient d’un fouillis très organisé où chaque apparition, chaque silhouette qu’il trace, chaque entité nouvelle est comme un échafaudage de cubes suspendu entre la chute et la reconstruction, où tout tombe, mais sans tomber. Dusan Kållay est cela: le révélateur d’un siècle où le désordre n’est qu’une fidélité plus profonde à un ordre inaccessible.

in imaginaires, sept illustrateurs en Seine Saint-Denis, pour le VIIe Salon du livre de jeunesse, décembre 1991.

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