Les rues sont des musées sonores (Yannis Tsarouchis), 1976

On peut considérer la surface du tableau comme une « surface corrigée », l’espace aménagé par TSAROUCHIS dans la peinture comme comparable à celui que dans son pays Mikis Théodorakis occupe en musique. c’est-à-dire comme un retour conscient aux sources, byzantines ou populaires, de la sensibilité culturelle moderne.

Peintre de la lumière grecque et de l’intangible, sensible à la toute-puissance du modèle, cet homme obsédé par le naturel, par l’aisance souveraine de la nature, retrouve ainsi ce qu’il ressent comme le chemin de la vraie culture, celle qui ne se copie pas, celle de l’exercice quotidien d’un art, fût-il millénaire. On le verra ruser avec la maladresse du dessin, jouer de toutes les facilités qui, du geste prétendument gauche aux perfections inachevées du grand théâtre imaginaire, permettent de célébrer le corps sous toutes ses formes et l’homme dans son intégralité.

Mais dans sa quête ici d’une identité nationale, il va chercher son héritage la où on ne l’attend pas, renouvelle avec inquiétude et dans la rue, pourrait-on dire, le sentiment du pays réel, la définition d’un hellénisme physique, dégagé des modèles imposés par ce qu’on appelle la tradition.

S’il affronte le mythe de la supériorité culturelle occidentale, s’il s`attaque d’abord aux enthousiasmes provinciaux pour un « Occident » englué dans le moralisme et la vulgarité confortable, il se defie aussi des retournements simplistes, des prêcheurs nationaux assoiffés de slogans faciles qui ne font que flatter à leur façon le même sentiment d’infériorité. ll entend tourner le dos aux fanatismes ethnocentriques, même si l’histoire enseigne que l`art oriental pour une grande part et celui de la renaissance européenne reçoivent dès l`origine une empreinte hellénique.

Le problème n`est pas tant pour lui de retrouver des racines dont il a le sentiment qu’elles n`ont pas été coupées ou de planter sur le cadavre d’un nouvel académisme l’inutile et pas très neuf drapeau des origines, mais de mettre en lumière, de manière savante et critique. le caractère proprement grec de la tradition populaire contemporaine. On ne s’étonnerait même pas de le voir mettre des babouches rouges aux célèbres Caryatides de l’Acropole: c’est qu`il s’agit de délivrer une bonne fois la Grèce de nos fantasmes néo-classiques et s’il le faut, mythologie oblige, de traiter leur Orphée à la manière de l’0rfeu negro du Brésil.

Dialectique et contradictoire, il emprunte pour ce faire les techniques néo-classiques, car la peut de l’académisme peut devenir plus dangereuse que l’académisme, en même temps que l’homme d’atelier reste fidèle aux élans venus de l’enfance, aux sources premières de son émotion. Il veut continuer à peindre comme s’il ne le savait pas, ou comme l’hirondelle « qui sait construire son nid sans être passée par une école d’architecture », dit-il. Cette peinture à l’état natif. sa fragilité constitutive, TSAROUCHIS cherchera toujours à la préserver des rigueurs froides de la maîtrise.

Mieux que bon peintre, il souhaite d’emblée devenir et rester un chercheur, un homme qui propose plus qu’il n’impose unesérie d`essais spontanés et d’expériences. ll reste un auteur en somme, plus qu’un peintre, qui sacrifie la notion rassurante d’ « œuvre » pour livrer un travail qu’il faudrait réunir pour le comprendre, une mosaïque mentale dont le vrai sujet toujours se dérobe et n’est pas à vendre.

Car cette confiance instinctive dans la dictée du réel et dans ce qu’il réveille ne s’inscrit pas pour autant dans la longue agonie d`un quelconque naturalisme. Il s’agit de retrouver un rapport direct avec les choses, une relation débarrassée de l’emprise du pouvoir, et si TSAROUCHIS ne fait pas « table rase » de la forme ou de la couleur, s’il n`y a pas chez lui de degre zéro de la peinture, c’est qu’il descend à sa façon le tableau de son chevalet et l’artíste de son piédestal, c’est qu’il n’y a pas pour lui de créateur dans l’abstrait, mais à partir des données reconnues ou imposées de la représentation qu’il s’agit de subvertir et de reconquérir, c’est qu’il s’agit de transformer aussi notre vision du monde. de travailler à déformer notre code visuel sans plus attendre.

Le mystere est placé dehors. Dans son théâtre extérieur, dans la pleine lumière. Les rues sont des musées sonores. Les façades sont vivantes. Tournant le dos aux matériaux nobles, TSAROUCHIS peint sur des bois de portes, sur papier d’emballage, tuiles et briques, cartons ou toiles. ll dessine et il peint ce qui lui tombe sous les yeux, sur ce qui lui tombe sous la main. ll s’agit bien de toucher à tout. Au soleil couchant, les retardataires amoureux embrassent avec lui d`un coup d’œil la rétrospective de l’espace.

Le peintre, lui, est resté seul. ll cherche des couteaux propres dans la cuisine. Puis il prend son sac et s’en va, comme s’il appartenait à un ordre mineur, celui d’on ne sait quels moines errants, ou qu’il ne vivait que de ces objets trouvés qu’il rend à ses propriétaires. Nous restent ces voyous en blue jeans qui ont l`air de saints bysantins, ces soldats de province qui dansent dans on ne sait quel autre monde, de ces Saint-Sébastien en espadrilles, de ces marins débarqués à la terrasse des cafés, ou au terminus de l’autobus du Pirée. Un retardataire court sous la pleine lune. Le surréalisme est passé par là. Je ne crois pas que TSAROUCHIS aime exposer. Ce n’est pas un homme à vernissage. Mais il est très présent dans les riches collections privées. C’est que son témoignage vient d’ailleurs.

Objectif sans l’avoir cherché, le voici qui marque une époque. La justice n’est pas aveugle. Son appréhension inquiète des êtres, cette ascèse impitoyable du désir, l’amènent  à comprendre que l’aristocratie n’est pas dans les palais, ou la beauté dans les salons, la pauvreté dans la misère, la science là où on l’attend. ll découvre dans le peuple grec que le passé conserve un bel avenir devant lui, qu’aucune haine ne répond à la haine, et surtout qu’accepter n’est pas subir.

La sagesse des peuples n`est pas la sagesse des nations. Indépendant de tout système, même si l’être est un système, à l’écart de toute école constituée, codifiée, alphabétisée,  même s’il se situe par rapport à elles, franc-tireur de l’anonymat : TSAROUCHIS est une preuve que l’engagement social. au sens aigu du terme, ne s’identifie pas forcement à l’engagement politique.

Ce serait faire injure à pareil artiste que de l’enfermer à son tour dans le cadre étroit d’un tableau, fût-ce un tableau d’honneur ou un tableau de mœurs, dans les casiers dorés d’une critique. fût-elle officieuse, et de décréter résolue la quadrature du cercle de la création. Ce qu’il faudrait pour en parler,  c’est la même patience, le même respect avec lesquels il désigne les contours sans les appuyer. C’est tout un art de les esquisser sans les souligner, sans les arrêter, sans se les approprier. Pour simplement montrer que la peinture existe, elle est cette lumière qui court plus vite que sa propre photographie.

Car si TSAROUCHIS fait surgir comme personne un visage ou une attitude, c’est d`un lieu precis, grâce aux aiguilles tremblantes de quelque boussole cachée, mais sans nous indiquer non plus où nous allons, puisque nous sommes arrivés, sans mettre à nu aucun corps, puisque la nudité nous revêt toujours de nous-mêmes. Il le fait sans  » tuer le modèle » ou remplacer le désir par la mise en pièces après coup de l’analyste.

ll ne cache pas ses pinceaux, son chevalet ni ses terreurs intimes. Sa carrière a eu lieu sans lui. Son succès n’est dû à personne. De ce côté-ci du soleil, il lui suffit de dire ce qu’on voit. Car TSAROUCHIS est resté près de nous. Et il sait  peindre du regard, il sait le dire avec une intelligence et un esprit qui ont fait le tour du pays. Dans sa pénombre étincelante, cette peinture est très exactement le contraire d’une science occulte, puisque seule après tout la vérite se fait créatrice.

Post-scriptum

DU NOUVEAU A ATHÈNES: DES « TROYENNES » D’UNE ACTUALITÉ SAISISSANTE

Une sorte de parking en plein air, avec les gradins en bois et isorel côte rue. Des tréteaux faits de planches et de tubulures d’échafaudages. En face: les murs tels qu’on les a trouvés, avec les carrés ocre ou bleuis des chambres, les câbles électriques, une lampe, deux escaliers de fer. Une fenêtre (ou un placard) encore en place sur la gauche: décors naturels d’un théâtre.

C’est dans ces ruines modernes que le peintre grec Yannis TSAROUCHIS celui dont la sagesse, écrit Yannis Ritsos, « n’est pas théorique. mais physique, au point d`être objective à travers sa propre subjectivité », celui auquel la peinture dans la Grèce d’aujourd’hui doit tant, c’est dans cet espace, donc, en plein cœur de l’Athènes des automobiles, que TSAROUCHIS a choisi de monter en « spectateur amateur, mais critique », dit-il, les Troyennes d’Euripide dans ses mise en scène et traduction d’une actualité saisissante.

TSAROUCHIS n’est pas de ceux qui recherchent la « permanence » de l’hellénisme en remontant péniblement de l’Antiquité jusqu`à nos jours pour démontrer le bien-fondé de l’administration bourgeoise. Tout au contraire, c’est en faisant l’archéologie de la Grèce présente, loin des sentiers battus de la Renaissance ou du romantisme, que l’évidence éclate d’une histoire réelle. légitime, illégale, dont le cours ne doit pas grand-chose aux banquiers florentins. suisses ou londoniens.

Sans le secours des philologues des universités bien-pensantes, mais depuis longtemps à l’écoute de la tradition populaire, fût-elle naïve, ce « révolutionnaire classique » qu`est TSAROUCHIS et qui n’en est pas à son coup d’essai puisqu’il a signé les décors et les costumes des Troyennes à Londres (Roberts-Théodossiadis, Guildhall School, 1963) et à Paris (Sartre-Cacoyannis, T.N.P., 1965) restitue à la Grèce un peu de son identité, et à Euripide toute sa force de protestation.

Aussi Ménélas ressemble-t-il au roi Constantin, Hélène, très « parisienne » parait sortir d’une gravure de modes, les soldats sont les mêmes que les touristes peuvent apercevoir dans les rues. Les Troyennes, qui étrangement représentent la  conscience grecque d’aujourd’hui, sont des femmes d’émigrés ou de prisonniers politiques. Cela non pas dans un souci de « réalisme », mais pour situer le mythe dans son cadre le plus civil, le plus propre à bouleverser l’imagination.

C`est chose faite. Et cela est comme un point de départ culturel. Un signal. Un spectacle qui fait date, au théâtre de la rue Kaplanon, Athènes, du 1°’ au 30 septembre 1977. Les Troyennes d’Eurípide, traduction, mise en scène. décors et costumes de Yannis TSAROUCHIS ( à noter une Hécube digne de l’être, Smaro Stéfanidou, et une Cassandre étonnante, Eva Cotamanidou, déjà remarquée dans le Voyage des comédiens, d’Angelopoulos).

in l’Humanité, 15 septembre 1977.

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