Histoire sans légende (Willy Ronis), 1982

Le poids de la lumière, tu ne l’acceptes qu’immobile dans le petit contre-temps de son image. Pour la même raison, les souvenirs sont inutiles. l’après-midi finit par se renverser, la tête la première. Le but de la promenade n’était pas celui-là. Nous étions en retard sur notre vie. Quel besoin de t’en parler. Cela faisait trop longtemps que nous devions venir ici nous arrêter, comme on disait. C’était un serment vieux comme le monde. Une espèce de fête lente à la fin sans objet, où tu aurais eu cet air de tomber du ciel. Cette joie un peu naïve d’un espace qui trahisse ouvertement ses preuves, d’une nature comme heureuse d’imiter à la perfection ses propres apparences. En réalité moi non plus, je n’étais pas là. Les jardins sont faits, paraît-il, pour ça. De pierres et de branches aveugles, où même les ponts sont faux pourtant, et les sources. Pour faire semblant de se tromper sur son compte ou l’histoire des autres, occuper ses loisirs éternels à construire au passage on ne sait quelle destinée. Nécessairement distraits par avance, peut-être par les tâches du lendemain, un petit peu ridicules ce jour-là dans ces surnaturels de pacotille, ces pelouses à leur tour profanées malgré les corbeilles à papier disposées le long des allées. Faire semblant de s’habiller trop chaud pour la saison ou d’avoir mal au pied, se remettre du rouge á lèvres. Cela n’était pas difficile. Ni s’installer comme eux dehors et crier sans voix. Nous-mêmes l’avons fait, c’est vrai. Sans nous en apercevoir, dociles passagers de la demi-journée qui découvrions sans danger les clairières ancestrales ou franchissions par cars entiers de touristes l’enceinte des cités impossibles. Le choix du lieu importe peu. importe peu qui nous étions, si c`était nous ces gens tranquillement assis plus loin, habillés à l’ancienne mode. ou à peine remis de l’épreuve humide du sous-bois qui se détachaient sur un grand écran de verdure. Tu les distinguais sans les voir qui se laissaient photographier, ils nous demandaient d’appuyer là, sur le rebord d`un appareil ultra-sensible, une touche rouge ou noire. On ne voyait rien dans le viseur. Tu ne les voyais plus, ni ces flâneurs croisés au hasard d’autres carrefours, dont l’un serait soudain la victime éblouie du paysage. Ceux qui n’attendaient rien, disaient-ils, enfermés dans cet au-delà prévu pour chaque chose, et bousculés par des enfants qui rient entre leurs jambes ou bien juchés sur leurs épaules, les deux mains posées sur leurs yeux. Ils avancent ainsi dans la foule, viennent toujours droit vers nous dans cette histoire sans légende, puisque rien ne s’était passé. Rien ne bouge sur les visages. Le même nuage dans le ciel. Nulle trace de sacrifice sinon les miettes d’un repas abandonnées aux fourmis d’un quelconque mois d’avril. Quand tu te relevais, tu n’allais nulle part. Nous étions les premiers venus. Nous nous trompions de route exprès, méconnaissables, sans un regard en arrière. Empruntant nous aussi avant qu’il ne fasse frais les sentiers tracés vers la ville, à cause du vertige de ne rien faire, la hâte pourtant de rentrer. Tu avais trouvé un mouchoir ou une bague. Tu l’avais glissée dans ta poche. Peut-être ai-je eu tort de ne rien dire. Rien qui puisse mieux tomber au fond que ces gestes d’absence. Bien évidemment les statues n’ont jamais existé. Elles ne sont là que pour disparaître. Elles ne nous disent pas de revenir. Ce ne sont pas les images du bonheur. C’est en cela qu’elles nous regardent. Elles ne sont pas tristes non plus. Elles sont ce qu’il faut écrire pour l’oublier. Le seul marbre est celui du feuillage sur l’herbe. celui du temps qui marche entre les arbres. Arrêté, bien sûr, avant d’avoir commencé. Ou de l’autre côté des branches, tout cela ne faisant que suivre. Comme si le ciel pouvait se déclencher tout seul.

in Digraphe n°26. collectif «autour d’une photo de Willy Ronis« 

éd. Flammarion. avril 1982.

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Garnier