Plus vite que le temps (Willy Ronis),1996

 C’est de l’intérieur de la banalité que jaillit la surprise. Une photo de Willy RONIS, c’est un pinceau de lumière qui vient balayer les profondeurs de la mémoire. Ces lieux et ces gens, on a l’impression de les reconnaître, ou d’être avec eux les témoins d’une scène déjà vue qu’on verrait pour la première fois.

Car il est là, le monde nouveau. Un monde qu’on verrait poindre à travers la porte mi-close de nos paupières. Comme si l’on réapprenait à voir du fond de l’aveuglement quotidien, et que le promeneur que nous sommes, simple passant parmi les autres, se laissait à son tour conduire par la main du hasard, se laissait maintenant surprendre par l’émotion la plus immédiate.

Nous savons bien, nous spectateurs, que nous sommes arrivés trop tard. Mais l’art du photographe est de nous faire oublier qu’il nous a précédés, ou qu`il a dû lui-même, ne serait-ce que d’une seconde, précéder l’événement. Ce qui ne veut pas dire qu’il I’a provoqué. ll ne fait que le susciter en y prenant part. Le naturel est à ce prix.

D’où cette liberté que nous éprouvons d’abord. Comme si quelque secrète angoisse avait été désamorcée, prise de vitesse par cette présence particulière au photographe, qui doit habiter le premier, au moment d’appuyer sur le déclencheur, ce triple espace de la réalité extérieure, de sa façon propre de voir et du regard déjà des autres. Pas tout à fait sans le vouloir, mais encore moins malgré lui. Et c’est là le miracle de la photographie: on est à la fois dehors, dedans et ailleurs.

Comme si la légendaire torche d’autrefois contribuait à cristalliser, sans la figer, la situation qu’elle éclaire et annonce. Même lorsqu’il présente son autoportrait, le photographe ne s’affirme qu`au prix de son effacement. Nous sommes prévenus. On ne fabrique pas la réalité, on ne la force pas à être ce qu’elle est. On ne fait que l’inventer en ouvrant les yeux. Willy RONIS fait surtout preuve d’une spontanéité réfléchie. C’est de la non-violence en image. ll ne va pas contre l’évidence. Mais il l’accompagne et la prolonge. Il la retourne en notre faveur. Et cela reste fait de main d’homme. Il ne s’agit pas tant de nier l’irréversible. L’ombre est là pour le rappeler. Ni de contredire l’impression première, ou de briser le cadre de notre vision pour le seul plaisir de nous éblouir. La technique n’y suffirait pas. On ne multiplierait que sa lenteur. On n’élargirait que son étroitesse, on ne sortirait pas du cliché.

Willy RONIS s’appuie au contraire sur sa précarité. ll laisse parler sa sensibilité, sa différence, pour prendre la mesure de l’espoir que demande notre commune dignité. C’est à peu près tout pour le drame. Presque rien pour les indiscrets. On ne fait que soupçonner la drôlerie, effleurer l’anecdote. Quel que soit le décor choisi, le frisson n’est pas exotique. On est loin du sensationnel. Ce doit être cela, l’émotion.

Les circonstances sont connues. Nous feuilletons l’album d’une famille qui n’a pas besoin d’état civil pour être la nôtre. Willy RONIS est parti de là. Mais il nous donne en plus une vue en coupe de l’imaginaire. Car nous sommes tous en retard sur la foule, sur les guerres, sur nos rêves, sur l’immensité. Et soudain nous quittons le terrain du seul reportage. L’artiste nous restitue cette longueur d’avance qu`il nous faut prendre å chaque instant pour être à la hauteur des choses.

Perspectives recréées sous leur double décentrage, ou frontalités corrigées par coulées obliques de lumière. Surplombs étonnamment qui creusent l’intérieur d’une symétrie. Rien n’est gratuit dans cet agencement qui bouscule la routine, en même temps qu’il rend l’énigme d’exister un peu plus habitable. Le grand art est peut-être de savoir conserver l’équilibre entre la forme et le fond, de savoir s’arrêter à cet instant précis où la forme est le fond. Et qu’est-ce que l’art, sinon ce qui nous comprend avant que nous l’ayons compris ?

Alors nous découvrons ce que nous avions cru voir. Même les flaques sont les photos d’identité d’un avenir retrouvé. Un peu comme ces grandes fêtes populaires où l’on peut s`oublier sans se perdre. Et cela malgré les démentis souvent douloureux de l’histoire, cette histoire qui, dit-on, ne se répète jamais. La photo, celle qu’on garde, celle qui interroge, c’est ce qui demeure pour le meilleur, jamais pour le pire. Parce que l’imaginaire a, lui, tendance à se reproduire, à fournir en chair fraîche l’industrie du rêve.

Mais dire ce qu’il voit, c’est aussi pour Willy RONIS une façon de faire de la résistance, d’accompagner jusqu’aujourd’hui ce XXe siècle qui l’a vu naître, avec ses nuits et ses brouillards, ses paroles sans lendemain, ses soleils traversés. ll suffit d’un ballon dans une cour d’usine, d’un bouliste impeccable sur un terrain de pétanque, pour amener le geste à la perfection d’un symbole.

Cela n’a sur le moment l’air de rien. Mais c’est ici que le sourire reprend ses droits sur le travail obligatoire, et la joie des boulangeries devient une arme contre la faim. Tel est son choix de photographe. Il parie sur la fraternité contre la peur, sur le bonheur contre les mines. ll suffit d’une rampe d’escalier pour abriter des joueurs de cartes. Il suffit d’un planeur échappant aux mains expertes de l’enfant pour situer toute une décennie dans le cadre profond d’une fenêtre ouverte.

ll ne s`agit pas d’accélérer pour aller plus vite que ce qui va vite, rattraper ce qui disparaît. Seulement d’en prévenir la perte, et d’en inscrire en nous la trace, puisque ce qui nous sépare est aussi ce qui nous unit. Quand s’abaisse l’obturateur, on ne perçoit dans le viseur qu’un battement de cils. Pour une fraction de seconde, l’image s’interrompt. Mais il ne s`agit pas de tourner la page. Et ce n’est pas une question de style. Dans le flou prémédité comme dans la ponctualité exemplaire, il faut savoir attendre beaucoup, parfois des jours ou des années, pour aller plus vite que le temps.

Car les secrets qu’il rend visibles ne sont pas dévoilés pour autant. La photo révèle sans trahir. Pieds crispés sur la table d`opération. Dormeurs sur un banc, manifestations. L’éternel se conjugue au quotidien. La photographie est cet écho suspendu entre la lumière et la voix, ce récit sans histoire qui voudrait les contenir toutes. Dans cette quête qui est la sienne, le collecteur d’images ne peut maquiller aucune vérité, ne peut rencontrer de mauvais sujet. Pas un mot, pas un geste qui lui soit étranger, puisque la pire des censures, c’est l’indifférence.

Et cela ne s’arrêtera plus. Les gens sur ces trottoirs n’arrêtent plus de marcher. Même les paysages ne s’arrêtent pas. Ponts, carrefours, bidonvilles. Les personnages sont leur propre légende. Ils bougent. Le mouvement surgit de leur immobilité. Il faut me pardonner, dit Willy RONIS, parce que je suis sans excuse. Le moment de la prise de vue est d’abord celui de perdre le souffle. Tension maximale, regard fixe. Mais quand il déclenche et retient sa respiration, le photographe décoche des flèches de vie.

Tel est I’itinéraire d’un homme qui, sans se trouver lui-même, n’a pourtant pas le sentiment de s’être égaré, l’important, c’est bien d’être là. La photographie ne constitue pas une preuve, mais elle opère cette plongée dans la soudaineté intacte. Plus nous arpentons ces marchés qu’il a parcourus, pénétrons dans ces tabagies matinales de bistrots, plus nous interrogeons ces visages délivrés de leur automatismes, plus nous constatons que c’est eux qui nous regardent. Que cela nous regarde. La photo relève de la prise de conscience.

Il ne suffit pas qu’une chose ait lieu pour qu’elle existe ou qu’on s’en souvienne. Avec les années, on finit par ne plus savoir qui est qui. Mais la photographie contribue à faire advenir ce qui, sans elle. n’en finit pas de disparaître. Elle fonde une nouvelle tradition, une autre base d’exactitude. Ce canif laissé sur une table et ce morceau de pain ne sont pas que des pièces d’archives. Ni ces capots de voitures flambant neufs au crépuscule.

Ou ces savants désordres disposés sous l’œil d’un chat : lampe, encrier, bougeoir et manuscrits, qui n’appartiennent plus à l’époque qu’ils figurent. La photographie, c’est la vie continuée par d’autres moyens. C’est cela qui nous surprend le plus. L’inconnu nous est familier, il fait partie de notre vie privée. L’exception redevient la règle.

Qu’on assiste au retour du prisonnier, à une collecte d’eau à mi-étage dans un meublé de Belleville, ou au rendez-vous du permissionnaire, l’actualité reste brûlante. Comme pour ces colliers de becs de gaz qui se perdent dans la nuit des temps, ces pavés un peu gras qui luisent sous la pluie, ou ces grévistes des années 30 éclairés par les braseros. Willy RONIS jetait des poignées de paille pour faire des flammes, pour éclairer la scène !

Et s’il fallait un mot pour qualifier sa manière, il serait à chercher du côté, non pas du réalisme ou du surréalisme et encore moins du populisme, mais du constant partage qu’il opère entre ce qui passe et ce qui reste, ou dans cette présence qu’il sait donner à ce qu’on croyait révolu. Car ici, loin de diviser, l’heure et le lieu nous réunissent. Le silence est une matière, et la solitude un dialogue. Ici le réel est au centre de l’utopie. La proximité naît de l’imprévisible, et vivre est une patrie commune.

C’est cela que nous montre Willy RONIS. ll faut beaucoup de patience pour trouver ce qui ne s’apprend pas. Pour conserver au regard la justesse du premier coup d’œil, et même pour réussir à mettre le soleil de son côté. Un soleil qui se découvrirait au dernier moment pour traverser la rue ou changer de trottoir comme on change de sujet dans une,conversation.

Ici les bras sont comme des branches, ils s’écartent sur notre passage, l’adieu est ce prix du retour. Et même si les voisins ne se reconnaissent pas, nous savons que leurs attitudes se répondent. Même sans se voir, ils sont ensemble. Quand les arbres se dépouillent de leurs feuilles comme quand ils se chargent de fleurs, puisque l’appareil photographique explore le cycle ouvert des apparences.

Et l’imaginaire n’est pas l’illusoire. Si Willy RONIS apporte à son sujet une note personnelle d’humour ou de fantastique, c’est d`abord et certainement parce qu’il se méfie de tous les projets, mais aussi que la plupart des alternatives à quoi nous nous astreignons dans un esprit d’efficacité sont à ses yeux toujours un peu suspectes de masquer leur simplisme sous de vieux chantages logiques.

On a souvent reproché aux poètes de ne pas être là où ils sont, ni de vraiment voir ce qu`ils voient. Pourtant le regard du photographe s’apparente au leur,non pas en ce qu’il serait le regard d’un visionnaire, qu’il apercevrait l’au-delà ou déchiffrerait l’avenir, mais parce qu’il découvre parfois ici même, dans toute leur intensité, les rapports qui unissent les choses et les êtres. Alors l’espace acquiert une dimension supplémentaire, et l’au-delà paraît à portée de la main, la condensation du sens donnant cette impression de sortir de l’image.

Et le tableau n’est pas truqué, car ce qui lui donne sa force, ce n’est pas seulement ce qui est venu s’inscrire dans l’intimité de l’objectif, mais aussi ce qui lui manque inévitablement. Ce qui ne sera jamais visible, et qui tôt ou tard nous conduit aux frontières de la parole. Pour nous parvenir, il faut que la scène soit arraché à son contexte d’origine, et que ses acteurs nous emmènent avec eux de l’autre côté de tous les écrans. lci l’urgence change de plan, Les termes aussitôt se renversent. Le spectacle n’aura pas lieu.

Cela, nous le savions en entrant dans l’exposition, à la vue des premiers tirages. La photographie n’est pas une image, mais une façon d`être. Dans la rue comme au cinéma, ce que nous apercevons s’efface en s’intégrant dans une histoire, celle que nous nous racontons ou celle qu’on nous raconte. En regardant des Willy RONIS, c’est le contraire: nous effectuons un arrêt sur une image dont il nous faut reconstituer le film.

La photographie est un acte. En regardant des Willy RONIS, nous réalisons le vieux rêve de voir sans être vus, mais comprenons aussi, à travers ces mêmes rues, ces mêmes éclairages, que lire une photo, c’est une seconde révélation, celle qui nous révèle à nous-mêmes. À travers ces trottoirs, ces chantiers, ces vitrines, notre image est celle d’un autre.

Hier est devant nous. Loin de se contenter d’un prélèvement arbitraire sur ce qui serait sa matière visuelle, ou de se borner à son illustration répétitive, Willy RONIS enjambe résolument le piège des préjugés, pour fixer telle quelle l’épreuve ruisselante des années. Le passant disponible et exigeant qu’il est toujours resté n’entend pas transformer la réalité en souvenir, mais donner la parole à l’incommunicable.

On peut certes faire dire à une photo le contraire de ce qu’elle veut dire, car le témoignage le plus incontestable n’est que l’ombre de sa vérité. Mais la photographie n’est pas seulement un point de vue. Elle est ce qu’on peut demander de mieux à un miroir. C’est cela que nous emportons précieusement en rentrant chez nous, ce petit carré de lenteur et de silence. Pas besoin de lui chercher d’autre justification que la sienne. Par-dessus la barrière des langues, elle est sa propre traduction. Par-delà les drapeaux, les époques, elle est ce qui n’en finit pas de commencer.

in Catalogue PARIS / musées de la rétrospective Willy Ronis, 70 ans de déclics, au Pavillon des Arts, Ville de Paris, l996.